«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs celui-là, du moins, vous eût été épargné.»
Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous toucher plus que moi-même. En vérité, je suis marié dans toute la force du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.
—Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral ne semblait le permettre.
—Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de Giovanna vers lui et la baisa.
Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme roula sur sa joue.
«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche, qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!»
Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention.
«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.
—Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi, répondit vivement le comte, je le ferai.
—Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre de le faire.