—Alors, madame, dit l'amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il s'en doute.

—Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, répondit-elle d'un air léger, si je n'étais à la veille de m'attendrir en faveur d'un autre.

—A la veille, madame?

—Oui, en vérité, j'attends depuis six mois le lendemain de cette veille-là. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?

—Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne reconnaît plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.

—C'est certainement la perle de Venise,» dit la dame, qui n'eut garde de céder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart d'heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu'il affecta de donner à la beauté sans égale d'Argiria.

Il est vrai de dire qu'Argiria méritait l'admiration de tous les hommes et la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine âgée de quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on pût admirer dans tout le bal; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c'était un mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard semblait dire à tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me distraire ni de me plaindre.

Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible. Elle avait aimé son frère avec l'enthousiasme d'une amante et la chasteté d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car elle avait vécu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle était seule dans la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font la jeunesse de l'âme. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'à elle. Elle s'entourait donc d'une extrême réserve, se méfiant d'elle-même et des autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et respectable.

La jeune dame qui avait parlé d'elle avec tant d'admiration voulut dépiter son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation avec elle. Bientôt tout le groupe qui s'était formé sur le balcon auprès de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont elle était vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en temps d'un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. Peut-être celle-ci espérait-elle l'écraser par là, et l'emporter à force d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et sévère. Mais elle n'y réussissait pas; l'artillerie de la coquetterie était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la beauté de l'âme revêtue de la beauté extérieure.

Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien des femmes, et les véritables joueurs s'étaient resserrés autour d'une seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position forte pour une résistance désespérée. De même qu'Argiria Ezzelini était le centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de jeu, était le centre et l'âme du groupe avide et passionné. Bien que les siéges se touchassent presque; bien que, dans le dos à dos des causeurs et des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le développement des gestes, il y avait tout un monde entre les préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux moeurs faciles et d'hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours et leur occupation.