Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému des misères de l'humanité. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de ténèbres, riant d'un rire infernal au sein des tortures qu'il éprouvait et qu'il faisait éprouver.

Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à celle qui avait été interrompue sur le balcon par l'entrée d'Argiria. L'amour est toujours l'âme des entretiens où les femmes ont part. C'est toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes débattent ce sujet dès qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure, je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans l'expression des diverses théories qui se discutent, selon l'âge et selon l'expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je n'en doute pas, d'après l'exposé des facultés aimantes, prendre la mesure des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d'avance, et approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal, soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que…

—Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître.

—Argiria, continua l'abbé en riant, s'abstint de se mêler à la discussion, dès qu'elle s'anima, et surtout que le sujet proposé à l'analyse de la noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini; puis une pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu'à ses lèvres. L'interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à réputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser ceux qui les écoutent; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent jamais dans l'âme d'autrui l'effet de leurs paroles, habitués qu'ils sont à ne produire jamais d'effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria, qu'elle imputait à l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher quelqu'une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas éclairée et sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie.

«Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo sera-t-il consolé l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et attendons de vous un oracle.»

Cette interpellation directe et tous les regards qui s'étaient portés à la fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria; mais elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d'une voix un peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous:

«Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise? Vous ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frère.»

Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu'à voix basse. Tout le monde savait qu'il était là, et Argiria seule, quoique assise à deux pas de lui, entourée qu'elle était de têtes avides d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.

Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et toutes les précautions qu'on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui crier son nom aux oreilles, il ne s'en fût pas aperçu: il jouait! Il touchait à la crise d'une partie dont l'enjeu était si énorme, que les joueurs se l'étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de s'y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un mathématicien cherchant la solution d'un problème. Il possédait ce calme impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'était remplie de personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux.

D'où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s'il eût été frappé d'un coup de poignard?