«Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens à ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.

—Comme le matin est triste! dit Orio en le lâchant avec indifférence; car il avait si souvent tremblé d'être découvert qu'il était blasé sur le plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s'en apercevait même plus. Le soleil est devenu aussi pâle que la lune; depuis quelque temps il ne fait plus chaud en Italie.

—Tu en disais autant l'été dernier en Grèce.

—Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un jaune bilieux.

—Eh bien! c'est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu déblatérais à Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont encouru ta disgrâce; il ne faut s'étonner de rien, puisque tu te refroidis à l'endroit du jeu. Ah ça! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes plus?

—Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?

—Et c'est là ce qui t'en dégoûte? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là.

—Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout un, dit Orio.

—Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu négliges ta maladie.
Il faudrait te faire tirer du sang.

—Je n'aime plus le sang, répondit Orio préoccupé.