«C'est pitoyable! dit le docteur en soi-même sur l'escalier, et voilà ces riches et galants patriciens qui nous écrasent!»

Remarquez qu'on n'était pas loin du dix-huitième siècle! Le mot magnétisme n'était pas encore trouvé.

Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu'il rencontrerait à l'église, entre sur la pointe du pied dans la basilique, le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lâche superstition que son magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à la dérobée. O vieux Hussein! ô vous tous, farouches Missolonghis! vous eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice; jamais, certes, vous n'eussiez pu reconnaître l'Uscoque dans cette occupation et dans cette attitude.

La première fille que lorgna Soranzo était laide; et, pour nous servir des paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de filles dont les choeurs l'avaient enthousiasmé—la scène se passe précisément à Venise—:

«La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse,» etc.

La quatrième jeune fille qu'Orio regarda était voilée jusqu'au menton; mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le cavalier qui cherchait à la voir; alors, relevant la tête et retroussant son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze ans, des lèvres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles sévères:

«Vous êtes bien hardi!»

C'était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinée!

Orio fut si troublé de l'accord de cette apparition avec celle du bal Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu'il ne put trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès d'elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit; puis il baissa sa tête jusqu'à terre, et approchant ses lèvres du manteau de velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture:

«Tuez-moi, vengez-vous!