—Je vous méprise trop pour cela,» dit la belle fille en retirant son manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de l'église.

Mais Orio, qui n'était pas encore si bien converti à l'amour ingénu qu'il ne vît les choses avec le sang-froid d'un roué, remarqua fort bien que ces dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et que l'oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion.

Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu'il y allait de sa guérison et de sa vie à saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute la nuit à combiner mille plans divers pour s'introduire auprès de la beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées; il était bien un peu troublé par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit plusieurs fois s'opérer la transformation de ces deux personnages l'un dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il reconnaissait qu'il s'était trompé et que c'était Argiria qu'il avait poignardée.

L'envie de guérir à tout prix et l'ascendant que Barbolamo exerçait sur lui l'amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l'église, le ressentiment qu'elle lui témoignait et les angoisses que le regret de n'avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu à peu, étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l'ayant habitué à s'épancher autant qu'il était possible à un homme dans sa position, il s'étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste si complet, et cette anomalie lui fit venir d'étranges soupçons. Mais n'anticipons point sur les événements.

Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et loyal citoyen d'ailleurs, était plus désireux d'observer dans son patient les phénomènes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d'un bon augure, et qu'il fallait s'appliquer à poursuivre la conquête de cette fière beauté, précisément parce qu'elle était difficile et entraînerait de nombreuses émotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours.

La sérénade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès des femmes d'un goût délicat. A Venise surtout, où l'air, le marbre et l'eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif, et les instruments des sons passionnés, qui semblent faits exprès pour la flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de toute déclaration d'amour. La mélodie attendrit le coeur et amollit les sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l'âme dans de vagues rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l'orgueil qui se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas nommer, que l'amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.

—Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se montrer.»

«Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous étonnez pas d'une si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.

D'abord la belle Argiria n'était pas riche. Le peu de bien que possédait son frère avait été fort entamé par ses frais d'équipement pour la guerre. Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les Ottomans, et dûment concédé par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates, ainsi que sa galère et tout ce qu'il possédait en propre. La belle Argiria n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux mélancoliques.

La signora Memmo, sa tante, la chérissait tendrement; mais elle n'avait à lui laisser en héritage qu'un vaste palais un peu délabré et l'amour de vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les tantes, qu'un noble et riche parti se présentât; et sachant bien que l'incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d'une passion, elle la blâmait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours le soleil de ses regards caché derrière la tendine sombre de son balcon.