«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?»

Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se disait-il, je n'en suis pas là! je ne suis pas abandonné à ce point par la destinée!

»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi, tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi? Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin! Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard dans la poitrine… Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu tant de coups déjà!… Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre les bonnes grâces de la petite fille… Mais n'est-il pas encore possible d'agir ainsi?… Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous. J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque infamie… Je dirai à Morosini qu'il avait séduit… non, qu'il avait violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance, il a inventé ce tissu de mensonges… Je lui dirai de telles injures, je lui ferai de telles menaces… D'ailleurs je lui cracherai au visage… Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée… Une fois là, il est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa gorge… Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle… Naam avait raison… Oui, voilà ce que je ferai… Mais si Ezzelin a déjà parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh! oui! Mais quelles preuves?… D'ailleurs il sera toujours temps de fuir. Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates, j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas le roi du monde?… Allons, décidément le docteur a sagement agi en me faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie, toutes mes espérances.»

Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains contractées sur ses genoux maigres et nus. Le plus bel homme de Venise était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches calculs.

Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.

«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi ma robe, je veux m'habiller, sortir!»

Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux d'un cadavre.

«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant d'effroi.

Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la torture. Peut-être avait-elle révélé… Orio la regardait avec un mélange de haine et de terreur.

«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un an que j'aurai dû la tuer?