—Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne dois pas le savoir.

—Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une colère brutale.

—Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse; apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin.

—Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin? disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis? Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!… Raconte-moi donc!….. Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance…»

Et Orio recommença à rire affreusement.

«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé en même temps…

—Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure? Qu'as-tu fait pour le joindre?

—J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur; j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là. Il y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là, j'ai arraché d'une main son manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter…, mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre; je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se sont passées.»

La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps.

«Au fond, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris la fuite?