—Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!

—Déjà! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc pas non plus?»

Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.

Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes, et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte.

«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des agents. Veuillez me suivre.

—J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme… Je l'ignorais, et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.»

L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et l'engagea à se conformer à son plan.

«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais, si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je suis condamné, tu es perdue, Naam!…»

Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du meurtre.

Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude.