Turdy, 23 juin 1861.
Monsieur,
J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous, à vous seul. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu, j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon cœur tout entier.
Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire à vous:—c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur.
Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir de Dieu avec toutes ses conséquences.
Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre d'elle-même, me commande ce que je fais.
Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience. Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge, aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui. Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela, toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.
Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai volontairement ma vie tout entière.
Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le cœur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!»
Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien édifié sur ce point.