J'ai dit à Émile que j'avais connu l'amour; il m'a dit vous avoir raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte.
L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez. C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe, un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son cœur, qui a des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé par lui à son cœur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité de mon directeur.
Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer.
L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon vieux confesseur de Chambéry.
Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai; vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.
Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et, malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il en eût été blessé et affligé.
L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils se fussent déjà connus.
Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon; toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages.
Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche, son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée, il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée; c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire que nous venions de nous livrer à une plaisanterie.
«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison, c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général! c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici, mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma petite-fille. Ma sœur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit! Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée, puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage, et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi! Vous voulez donc me tuer aussi?»