Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous, et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile, qui a dû vous rendre compte du reste des événements.

Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré. Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai, et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom de mon ami....

Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père lui ont fermé l'accès de mon cœur: son silence avec moi sur le passé, l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent, voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile? Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?

J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation. Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain, dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu. Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile, jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible.... Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi.

A vos pieds et dans vos bras, monsieur,

Lucie.


[XXVIII.]

La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix. Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été élevé et qu'il aimait beaucoup.

M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé. D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors, il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit, cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans. S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe, il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la bonté.