Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M. Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de Lucie et du grand-père.
Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de Moreali et bien d'autres.
Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement, le cynisme enthousiaste de la démission humaine.
[Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.]
Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, consumé, sans avoir pu vaincre.
Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes, et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.
Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti. Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.
Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées conjugales.
Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.
Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de cœur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura, s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes.