Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son mariage et soulevé depuis, dans son cœur incertain et troublé, des tempêtes d'indignation et de jalousie.
Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint agiraient sur elle.
Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M. Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, mais encore trop faible pour descendre au salon.
Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de paille dans un coin du vieux château ou des écuries.
«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il voudra, répondit Lucie.»
Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier.
Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors de bonté, une patience inaltérable.
Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.
Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour ce jour-là devant les explications.
Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à coup de grands éclairs sans cause apparente. L'œil éteint tenait assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa nudité avec le front court et large du général.