«Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abbé est parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.

—Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie, moi!»

Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie, et l'abbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'obstacle, il s'était réservé d'agir seul.

Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue:

«Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, où le devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre cœur sans mon aveu, je cède, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera le château de Turdy, et vous entrerez aux Carmélites. Vous y passerez un mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.

«A.-G. La Quintinie.»

Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se débattit contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.

«Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la trouve atroce pour mon grand-père et pour Émile; mon père n'eût point imaginé cela. Ah! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime à faire souffrir!

—Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la grille?

—Non, aucun sans exception.