—Ah! mon ami, répondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais laissé avec confiance... ou bien à Émile! Mais on exige que vous partiez, et certes on ne veut pas qu'Émile revienne. Émile cependant ne me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quelques semaines de prison quand le consentement de mon père est à ce prix?

—Émile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler ces vers de La Fontaine:

Je vois fort bien comme on y entre,
Et ne vois point comme on en sort.

Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et de pénétrer M. Fervet.»

M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer, il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la réserve, et il déclara qu'à la place du général (il était maintenant désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmélites et soumise chez elles à un régime analogue à la prison cellulaire, que l'on aurait bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la révolte, de tous les prétendus crimes et délits que les tribunaux se flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et, si cela ne servait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le corps et l'esprit de la pénitente par des rigueurs salutaires, on n'avait pas fait sortir d'elle le démon qui l'obsédait; si enfin la force publique la réintégrait à son domicile, alors on s'en laverait les mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pour être agréable à Dieu.

Il fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait l'empêcher de la faire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes contre lui, ou que l'on osât s'en servir.

M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantissement de l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère régime de piété attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmélites; mais il se défendit d'avoir tendu aucun piége. Le général n'avait-il pas annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claustration absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas, il n'avait jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contrairement au gré du général. Il l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout de ce temps mademoiselle La Quintinie serait complétement revenue au sentiment de ses devoirs.

«Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le général a-t-il deux paroles? la sienne et la vôtre? Il n'a demandé qu'un mois, un seul, entendez-vous?

—Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.

—Non pas! l'écriture du général est fort lisible,» reprit M. Lemontier en tirant la lettre de sa poche.