Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible; il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de résidence.
Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure. C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet de faire part. Blanche était mariée.
La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter, je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la tentation.
Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un légitimiste; il voulait de l'avancement.
Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler.
Ce fut l'amie qui prit la parole.
«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la religion. Elle veut vous ouvrir son cœur; mais, avant de se confesser à vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à onze heures du matin. Personne ne vous troublera.»
Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé que moi.
Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.
«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon éternel malheur pèsera sur votre conscience.»