Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.

«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit tranquille et le cœur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée en s'y opposant.

«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M. La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce qu'elle le voyait impie.

«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon mariage, sans conditions, au gré du colonel.

«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure affaire de cœur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de moi; ma vie, à contre-cœur enchaînée, ne peut lui être d'aucune utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi, qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.»

Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.

Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu parole.

Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas. Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril.

Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme.

Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence de fait, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.