Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.

«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces épouvantes.»

Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.

Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous fûmes seuls:

«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent, je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu, tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire. J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais; j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu, et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors, moi, je me disais: «Suis-je donc amoureuse?» Mais je ne savais ce que c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!—Et à présent que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même, vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une sainte. Votre cœur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et moi-même!».

Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis, soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire!

Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout épuisé.

Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le blasphème.

Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher comme un sauveur.

Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes cachées qui ont dévasté mon cœur et creusé mes tempes. Cette femme, honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait pas fait battre mon cœur au temps de sa splendeur réelle. Je me surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais m'avaient retenu.