Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter: elle ne s'en douta pas.

Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie. Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un chrétien, j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu'il ne fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche d'homme était accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche, j'avais initié sa fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près. D'ailleurs, il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune! Pour le cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être mineur.

Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois, et j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.

Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son assentiment.

J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et comme l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l'homme et à l'amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom de tolérance, les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer à leur tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de l'accusation de fanatisme. Ceci est l'œuvre du respect humain, autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la croyance et une défection du dévouement. L'esprit pratique de la société de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance à la mansuétude. L'intention était belle et bonne, j'en avais été séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine de douceur, l'esprit nourri de transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne universelle les dissidences et les protestations.

Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités du temps. L'Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence. Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour dompter en moi l'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!

C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez vu et entendu cet homme inspiré: vous savez maintenant non ce que je suis, mais ce que je voudrais être.

Sans la défection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide, Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans cette jeune âme les trésors de sainteté que l'apôtre eût versés dans la mienne. J'étais, par l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement et de langage qui nous étaient communes, l'intermédiaire naturel entre la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l'enfant.

Je rêvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dévouement sur la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n'aurait plus à lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En m'établissant non loin d'elle, je comptais être à même de soutenir jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m'avait écrit plusieurs fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le mépris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en se consacrant à Dieu.

Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des vœux; mais était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle coupât ses beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette femme vaillante, qui offrait à l'aumône sa vie, sa fortune et son cœur? S'il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe.