«Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre Église, commencez par nous faire voir un concile assemblé décrétant de mensonge et de blasphème l'enfer des peines éternelles, et vous aurez le droit de nous crier: «Venez à nous, vous tous qui voulez connaître Dieu....» Jusque-là, vous nous faites peur, et nous nous demandons si vous êtes des chrétiens et des hommes. Quant à votre Dieu impitoyable, nous jurons sur notre âme éternelle et sur notre Dieu sublime que nous le reléguons dans les ténèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous, aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui proclame avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz, avec les vrais chrétiens, la conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu intellectuellement accessible à l'homme, que vous nous accusez tous, pêle-mêle, d'avoir noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C'est un croyant qui proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience future, c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du progrès infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité divine et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais passionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans l'échelle ascendante des récompenses.

«Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des devoirs de l'homme, et que l'Église, au nom du Christ, a fait une grande chose en traçant des règles de conduite; mais elle a oublié que les cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les horizons de la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est enfermée elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le célibat des prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive.

«Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme, vous devez me permettre de vous citer à vous-même comme un exemple saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il n'est pas exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon prêtre, que l'on peut sonder les replis de votre cœur sans effroi, sans répugnance, et sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre propre dignité...»

L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une attitude fière et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses yeux clairs et profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du philosophe.

M. Lemontier continua:

«Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie et de loyauté; vous avez pensé, dans votre première jeunesse, que vous n'étiez pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour cela. Vous n'étiez ni plus ni moins doué qu'un autre des vertus nécessaires au suicide. Je ne connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit à l'homme: Tu vivras, ne les accepte ni ne les encourage; lui demander d'éteindre nos sens, d'endurcir notre cœur, de nous rendre haïssables les liens les plus sacrés, c'est lui demander de renier et de détruire son œuvre, de revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mêmes, en nous faisant rétrograder vers les existences inférieures, au-dessous de l'animal, au-dessous de la plante, peut-être au-dessous du minéral!

«Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse.

«Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous êtes embarqué sur le vaisseau fantôme qui erre éternellement dans les brumes et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous avez cru devenir un chrétien complet en abandonnant pour l'état ecclésiastique les vrais devoirs du christianisme.

«Pour vous guérir de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société dont l'ambition est d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir de l'orgueil, vous avez embrassé un état qui se proclame supérieur à l'humanité et tient la société laïque pour un monde inférieur et secondaire; pour vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des vœux qui, vous défendant de posséder légitimement une femme, livraient toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.

«Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomphé. Je ne puis vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire celle d'un équilibriste audacieux, comme j'admire l'éloquence délirante du père Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance humaine, même lorsqu'elle lutte contre sa propre sécurité, contre son propre développement, contre sa propre raison d'être. L'homme est très-fort, monsieur, je le sais, et vous êtes particulièrement fort de volonté; mais la plante que l'on prive d'air et de lumière et qui pousse des rejets disproportionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une puissance de vitalité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à dix ou vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit indélébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le démon de la chair.