M. Lemontier parcourut les lettres que l'abbé lui montrait, et, les trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit avec calme, et reprit:
«Donc, je vous sais honnête, et je crois à l'élévation de vos sentiments et de vos idées. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour voir en vous l'homme de mérite et de conviction que mon fils m'avait dépeint, et vers lequel ses sympathies l'avaient entraîné à première vue; mais, à première vue aussi, il avait découvert en vous une plaie profonde, et cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la nature.
«La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle manifestation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'Église a condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité un ordre de passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire, impossibles à tolérer, souvent difficiles à comprendre: appétits de crime, de vice ou de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct le plus légitime et le plus nécessaire. Et par une monstrueuse inconséquence, en même temps que les conciles décrétaient la mort physique et morale du prêtre, ils lui livraient les plus secrètes intimités du cœur de la femme, ils maintenaient la confession.
«Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez rien. Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux réformes que Dieu commande depuis longtemps à l'Église inerte et sourde: mariage des prêtres ou abolition de la confession.
«Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins que le prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux sexes seront libres de se confesser au père de famille qui connaît et apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obstiné qui méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'humanité. Je bornerai là ma critique de vos prétendus devoirs envers Dieu et de vos prétendus droits sur les âmes; mais je suis forcé de vous dire que nous n'apprécions pas Dieu de la même manière, notre foi ne le voit pas avec les mêmes yeux, notre cœur ne l'aime pas de la même façon. C'est notre droit à chacun, la liberté de conscience m'est sacrée. Je ne réclame que le droit égal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la pratiquer. Je sais que vous prétendez que les philosophes n'ont point de religion; moins avancés que les Pères de l'Église et que les grands esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont développé ses doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend et les complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'Église ni de culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui ne soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements nous ont interdit d'être autre chose en public que catholiques, protestants ou israélites. Vous ne faites même point grâce aux schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réuniraient pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriez fermer par l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contraindriez à cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fanatisme autour des sanctuaires nouveaux.
«A quelque Église que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur étranger qui disait: «La preuve que le divorce choque les mœurs, c'est qu'on n'en a pas vu un seul cas depuis qu'il est supprimé.»
«Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion. Nous croyons être, au contraire, en grand travail de cœur et d'esprit pour poser les formules de la nôtre dans le silence auquel on nous condamne, et, si nous ne pouvons écrire et parler, nous ne sommes point effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent la science de Dieu et la vie de l'Église future.
«Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à un homme religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre prêtre; car je vous déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la recherche de l'idéal divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous à me rendre digne de cette mission. C'est pourquoi il vous faut dépouiller un instant l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter comme un véritable chrétien écoute son frère et son égal.
«Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'empêche pas de respecter votre caractère, votre personne, votre vie, vos biens, vos symboles, vos temples, vos livres, vos monastères, vos prédications, tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la même liberté, protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre erreur ne m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas assez pour produire les mauvais fruits du passé. La marche libre de l'esprit humain y mettra bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera ni pour vous ni contre vous.
«Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez à un Dieu prescripteur de la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre avec son œuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour donner plus de poids à l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnez le goût des éternels supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces fétiches barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donné l'enfer, d'où pendant l'éternité s'exhalera, pour réjouir sa justice, l'odeur de la chair toujours brûlée, toujours dévorée et toujours palpitante! Magnifique invention à laquelle des millions d'hommes croient encore, et que vous ne voulez pas renier malgré les douloureuses protestations de quelques-uns de vos plus grands saints!