CONCLUSION.
Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouit quand on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux projets qu'elle avait favorisés dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait été bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie à l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même une solution, et disant à tout le monde:
«Ah! Voilà qui est bien contrariant en vérité!»
C'était sa formule de soumission à tous les avis et son cri de détresse. Elle fit un aimable accueil au père d'Émile, et le présenta à tout son vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosité, enfin avec sympathie, quand il eut causé un peu avec chacun; on lui trouva d'excellentes manières, le langage élégant et modeste, et un ton de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage pour se rendre.
Le lendemain, à Turdy, M. Lemontier donna à Lucie la somme limitée des explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très-habilement lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la mémoire de madame La Quintinie, ni la moralité des intentions de l'abbé; mais il ne cacha pas à Lucie le serment que, dans un moment d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non plus que le désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure de calme et de raison. Sans lui dire à qui la dernière lettre de Blanche était adressée, il lui en répéta les termes qui avaient rapport à elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mère l'avait bénie et regrettée.
Conformément à l'avis de son père, Émile était à ***, où commandait le général. Le surlendemain des événements qui précèdent, il éprouva une grande surprise en voyant entrer dès le matin Moreali dans sa chambre. L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se rendirent ensemble chez le général, qui parut très-ému, mais non surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émile ne savait rien de ce qui s'était passé entre son père et Moreali. Il était très-ému lui-même. Moreali gardait le silence.
«Allons, allons! dit enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres soldats, nous croyons à l'autorité, nous aimons l'obéissance passive.... Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espère!... Et puis je suis homme à écouter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel à ma complaisance,... allons, sac-à-laine! je cède.»
Il tendit la main à Émile en lui disant:
«Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de déjeuner avec moi. Passez dans mon salon, j'achève en deux temps de m'habiller.»
Émile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps, il remarquait une très-grande altération sur son visage flétri et fatigué. Il avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui de l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce sentiment d'ironie: c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu sur lui. Il parla à Émile de son père avec beaucoup d'affection, lui apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules, et, quand le général vint les rejoindre, sanglé dans son uniforme, Moreali s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras à Émile en lui disant: