«Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable. Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.»
Émile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas, et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance extraordinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer chaque mois deux ou trois jours jusqu'à l'expiration du terme fixé, disait-il, par Lucie.
Émile écrivait le jour même à son père:
«J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais, fût-il plus long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le conseil venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!
«Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage officiel, non comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intéresse et dont il fait cas. «Ça servira pour plus tard,» a-t-il dit. «Quand j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tâchez de plaire à tout le monde!» Et, prenant le ton enjoué et dégagé: «Vous verrez bien là quelques têtes à perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est inutile.
«Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la réserve, je n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez moi, d'où je t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez le général, et demain, dans la soirée, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.
«Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé ignorer les détails de la lutte, tu m'as toujours crié: «Courage et confiance!» Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et je suis si ému, que je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie. Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de lui, comme je le chérirai! Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre jusqu'à cent ans! Mais tu ne nous quitteras pas, mon père! Ah! je n'ai pas mérité tant de bonheur, et pourtant j'aspire à l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!—A demain! à demain!
«Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je me moquerai bien quand il voudra se poser en égoïste!»