Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à votre fille et à son respectable grand-père. Ce sont des adieux éternels. Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causées. Si vous saviez combien mon repentir est sincère, vous n'hésiteriez pas à m'absoudre.
Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait un grand bien, monsieur, en me témoignant une estime que je veux mériter et en m'accordant une amitié dont je saurai me rendre digne par la ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne me retire point à la Trappe, comme me le conseillait le père Onorio. Je ne mettrai plus volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne féconde. J'ai une fortune à dépenser. Je vais me faire mon propre aumônier à moi tout seul, et, marchant au hasard des chemins, répandre partout sur le pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le présent respectueux et anonyme du voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le temps qui me reste à vivre.
Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La Quintinie, et me permettre de me dire votre ami pour toujours.
Moreali.
A M. LE GÉNÉRAL LA QUINTINIE
Monsieur le général,
Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de consentir au prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le maintien de vos opinions tout ce que votre dignité réclamait. J'ai aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera jamais méconnue et jamais compromise par le fait de MM. Lemontier père et fils. J'ai aussi la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie. Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujourd'hui, et vous ferez acte de bon chrétien en même temps que vous rendrez heureux et reconnaissant votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Moreali.
Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à ses affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser son projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.
Au moment où il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir, puis il alla leur ouvrir lui-même, embrassa Émile avec tendresse, prit son père à part, et lui dit: