Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait caché quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.

«Vous êtes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous m'avez dit là m'eût probablement choquée; mais, tout en ayant eu un peu mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai été plus touchée que blessée de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amitié, et il me semble que vous me l'inspirez spontanément-, comme un droit que vous réclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les âmes. Restons-en là jusqu'à nouvel ordre. Malgré le grand mystère qu'on se recommande autour de nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense, puisqu'elle conduit forcément au mariage, et que le mariage nous effraye tous les deux, n'est-il pas vrai?

—Cela est très-vrai quant à moi, répondis-je; mais cette nouvelle brutalité que vous exigez de ma franchise veut être expliquée. Le mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je connaisse, c'est le but et l'idéal d'une vie sérieuse et pure. Je ne me crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun usage de ma liberté qui m'en détourne et qui me crée des regrets pour la suite; seulement, je n'ai pas encore assez réfléchi aux devoirs d'un père de famille, et je ne suis pas assez mûr pour les envisager. Avec une espérance comme celle qu'on veut me suggérer, la maturité se ferait peut-être très-vite; et mon père m'y aiderait! considérablement; mais, à l'heure qu'il est, et tel que me voilà, surpris par un sentiment dont je ne soupçonnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un esprit tout à fait formé, et je sens qu'avec vous il faudrait cet esprit-là. Vous avez le droit de l'exiger.»

Lucie me répondit qu'elle était parfaitement satisfaite de toutes mes réponses et de toutes mes idées sur notre situation, qu'elle ne voyait devant nous aucun obstacle invincible à l'union désirée par son grand-père, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilité d'y arrêter si vite nos pensées et de prendre spontanément une résolution intérieure.

«Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous y courons peut-être le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de l'amitié, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la différence; mais: je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une certaine force de réflexion à mettre à l'épreuve, et qu'il n'y a pas de mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais la même idée que vous. Il serait peut-être puéril de nous rencontrer, tels que nous sommes sans vouloir nous connaître, et sans laisser à Dieu le soin de nous associer ou de nous désunir. Je m'en remets à lui. Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'êtes pas sûr que Dieu s'occupe de nos destinées...»

Je lui répondis que je n'avais jamais nié cette intervention et que j'aimais à y croire, que j'y croirais peut-être absolument un jour, quand j'oserais m'affirmer à moi-même certaines vérités qu'on ne doit pas admettre par complaisance ou par enivrement.

«C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre père?

Sans aucun doute.»

Elle réfléchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit mon bras pour aller rejoindre son grand-père, qui était en tête-à-tête, lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils sourirent en nous voyant. Lucie alla droit à eux, et leur dit avec beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-être:

«Eh bien, nous ne nous détestons pas, nous nous estimons beaucoup, et nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez pas davantage. Nous ne nous déciderons à l'étourdie ni l'un ni l'autre. Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.»