Le grand-père fut enchanté et me pressa vivement les mains. Je causai assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur à idées étroites, mais dont le cœur généreux répare la sécheresse intellectuelle. Il a une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans avoir rien approfondi. Il a la prétention de croire au néant, et sa logique est si mauvaise, que Lucie a dû se faire religieuse par réaction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la naïveté d'un vieillard dont a vie a été pure. Il se pique de comprendre les délicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par expérience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout en affection à cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa petite-fille. Elle est son idéal et son dieu, et, s'il n'a rien gouverné en elle, il n'a du moins rien flétri et rien amoindri.
Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volontés hésitantes et unir deux êtres qui ne se connaissent pas. Il m'a raconté qu'il avait été marié à une femme qu'il avait vue pour la première fois la veille du contrat, et il m'a laissé deviner qu'il avait eu avec elle une vie pâle, régulière et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus libre, s'était engouée sans beaucoup de réflexion des épaulettes de colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne paraît pas que cette union puisse être qualifiée autrement que de paisible, ce qui signifie peut-être ennuyée. Enfin l'amour véritable ne me semble pas avoir beaucoup visité ce vieux manoir et cette famille de Turdy. La grand'tante est restée fille, en proie à une dévotion ponctuelle et mondaine. Sa maison est à Chambéry le rendez-vous de la vieille aristocratie de la province.
La conclusion de ces détails fut que M. de Turdy se berçait avec plaisir de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il était très-content de pouvoir écrire au général, son gendre, qu'il avait mis un nouveau mariage en train pour elle; mais il consentit à ne vouloir rien presser. Il laissa à Lucie le temps de la réflexion, sachant, disait-il, qu'elle romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvénients à nous mettre en rapports ensemble, sans engagement réciproque. Lucie a agréé l'essai d'autres soins que les miens; mais, dès les premiers jours, elle les a repoussés sans appel. Elle n'a pu être compromise par aucun dépit, tant sa réputation est bien établie. On me jugeait incapable de me plaindre en cas d'échec, et on avait raison. La situation a donc été dessinée ainsi, et jusqu'à présent elle n'a pas été modifiée par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions compté sans des obstacles que tu apprécieras, et qu'aujourd'hui je juge invincibles. Je reprends mon récit.
La journée de la cascade de Coux fut charmante. On fit une légère collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore vue, et il ne tint qu'à moi de croire qu'elle était heureuse ou remplie d'espérances de bonheur. La gaieté de Lucie n'est pas une pétulance d'enfant qui s'étourdit, c'est une grâce de femme qui cherche à épanouir les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a cherché toute sa vie à dérider le front de vieillards aimés, et qui a trouvé le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette préoccupation touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-même, et Lucie a fait de leur vie à deux un éternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait dépeinte si sérieuse, fut étonnée de l'abondance et de la tenue de son enjouement, et moi, dont le cœur ému était plutôt prêt à éclater dans les larmes que dans le rire, je me sentis emporté sans résistance dans un monde d'idées fraîches et jeunes, dans un paradis de fleurs et d'oiseaux enivrés de soleil.
Lucie est particulièrement et l'on pourrait dire spécialement aimable. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-là, trop prodigué dans le monde, où presque tous les individus sont frottés d'un certain vernis d'aménité banale. Bien différente est cette aménité que le cœur échauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi avec tout le monde. Elle a besoin de la véritable intimité pour s'abandonner, et jusqu'à ce jour elle n'avait dit le secret de son charme ni à Henri ni à moi. Elle ne songea plus à s'observer dans ce dîner sur l'herbe, et son expansion fut éblouissante. Elle ne cherche pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie du moment fut un jeu avec Élise, jeu où Élise brilla et fut vaincue. Élise, avec son dédain pour les idées sérieuses et les sentiments vifs, met volontiers sa coquetterie à railler; devant Henri, ce qu'elle appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science théologique dans la piété de Lucie. Elle m'appelle Grandisson, elle appelle Lucie son vieux bénédictin. Je me laisse railler: Élise n'est jamais méchante et ne me fâche point; mais Lucie a une manière enjouée de se défendre. Elle abonde dans le sens de sa compagne, et joue, à mourir de rire, le rôle de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catéchisme sur les modes, sur la forme des éventails, sur la couleur des rubans; puis elle lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prédicateur très-comiques, des sermons en trois points sur ses hérésies en fait de goût et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les Pères de l'Église à propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme elle lui démontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de la toilette des femmes.
À ce jeu en succéda, un du même genre, où elle me prit à partie sur mes opinions politiques. Comme je lui reprochais d'être légitimiste, elle se mit à contrefaire certains vieux personnages encroûtés qu'elle voit chez sa tante; que son grand-père reconnut et nomma, en riant jusqu'aux larmes. Évidemment, Lucie en s'égayant dans cette mimique très-réussie et dans cette caricature d'un langage arriéré de formes et d'idées, faisait gracieusement la cour à son grand-père, j'osais alors dire à moi aussi. Elle-nous abandonnait l'exagération, les travers et les ridicules du milieu où nous la supposions rivée. Elle semblait même trahir la cause du passé et nous suivre dans les élans de la vie. Moi, du moins, je voulais voir tout cela dans sa gaieté conciliante, et je revins de cette promenade ébloui, charmé, prêt à me croire préféré à tout ce que Lucie avait respecté, accepté ou subi jusque-là.
Mon erreur était complète, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le crois, une âme inébranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler l'écume des opinions, mais qui reste fidèle à de certains principes et tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Océan qui ne s'aperçoivent pas des caprices du vent à la surface du flot. Sa gaieté, sa douceur, son humeur égale et facile, auraient dû être pour moi la révélation d'un parti pris, d'un pli à jamais formé dans le livre de sa destinée. Que ce soit à telle ou telle page de son code intérieur, cette page résume sa force, établit sa résistance; elle n'ira pas au delà.
Je revis Lucie le lendemain à Aix, chez madame Marsanne, qui était un peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. Élise était allée avec sa belle-sœur voir la Grande-Chartreuse, et Henri avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme en tête-à-tête avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de causerie, et se borna ensuite à nous écouter, plaçant de temps en temps un mot pour nous aider à développer ou à résumer nos idées. Tu ne l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de notre amie.
Lucie me parut avoir sur le cœur l'épithète de légitimiste que je lui avais adressée en riant la veille!
«Le mot n'est pas une injure en lui-même, dit-elle; mais vous y avez mis une intention hostile: confessez-vous!»