Quelques expressions de ma dernière lettre ont eu le malheur de vous déplaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus légère atteinte au noble attachement que je vous ai voué, je les retire et les désavoue. Il faut me pardonner d'être devenu un peu sauvage dans la retraite où j'ai passé ces derniers temps, auprès d'un de ces esprits de forte race qui ne connaissent pas les ménagements, parce qu'ils se placent de droit au-dessus des vaines convenances.
Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude d'écrire et de penser, est aussi plus primitive que la nôtre dans ses allures. Elle définit mieux les cas de conscience, elle épargne moins les susceptibilités de la pudeur. J'ai à me corriger et à me reprendre, d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'être un homme de premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; épargnez-moi le calice de perdre votre amitié et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec vous à l'œuvre bénie de votre salut éternel.
Votre ami M...
[VIII.]
[HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS.]
Aix en Savoie, 8 juin 1861.
Monsieur et ami,
Je sais que vous avez déjà reçu des nouvelles d'Émile depuis son retour de Lyon, et je viens seulement, d'après vos ordres, vous confirmer le bon état de sa santé. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un peu de calme serait fort nécessaire; mais il y a là encore bien de l'agitation en dépit de lui-même et de vos bons conseils. Je ne me permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit blanc-bec de mon espèce. Pourtant la sincérité dont je me pique et l'affection que je vous porte à tous deux me commandent de vous dire que je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,—qu'il s'accomplisse ou qu'il se dénoue. Du moment qu'Émile ne veut pas transiger avec ce que j'appellerai les nécessités du temps, et du moment surtout que vous l'approuvez dans l'austérité de ce principe, je ne vois plus la nécessité d'une lutte où il sera vaincu à coup sûr, et dont la durée rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse préféré qu'il écoutât le conseil de votre premier mouvement, qu'il partît avec vous pour Paris et qu'il s'efforçât d'oublier une personne dont le mérite est incontestable, mais dont le caractère me paraît inflexible. C'est l'avis de son amie mademoiselle Marsanne, qui la connaît bien, et ce serait peut-être aussi le vôtre, si vous jugiez utile de la voir et de pénétrer dans sa famille. Émile m'a dit que vous aviez eu cette intention d'abord, mais que, réflexion faite, vous aviez craint de l'engager trop lui-même en vous montrant. C'est là un cercle vicieux d'où je prévois qu'il sera malaisé de sortir.
Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, Émile vous a tenu au courant, madame Marsanne vous a écrit.... Vous n'ignorez donc pas que, sans le vouloir, je me suis trouvé en rivalité de position avec Émile auprès de la charmante Élise. Croyez bien que jamais je n'eusse donné cours à mon inclination naissante, si Émile ne m'y eût autorisé par ses confidences et ses encouragements. Il m'a juré que vous l'autorisiez, lui, à ne pas se marier sans amour, il m'a juré aussi qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas été bien jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet enthousiasme si spontané au pied de la lettre? Je crains de vous avoir déplu, je crains d'avoir été un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement dans les abîmes! Si je suis coupable d'égoïsme, grondez-moi et arrêtez-moi. Rien n'est perdu peut-être. Élise n'a encore pris envers moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore assez jeune pour que sa mère ne soit point pressée de fixer son avenir. Émile peut un jour, bientôt peut-être, renoncer à Lucie et regretter Élise.... Enfin dites un mot, et je retourne à Paris sur-le-champ. Je suis peut-être égoïste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours dit qu'au fond du cœur j'étais un assez bon diable, et je suis jaloux de ne pas vous faire mentir pour la première fois que je me vois à l'épreuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus dur qu'il ne l'eût été il y a environ un mois, quand Émile m'a interrogé pour la première fois; mais il n'est pas encore impossible, et impossible ou non, si la délicatesse et l'amitié l'exigeaient!... Vous voyez, d'après ma soumission, que je peux encore vous prendre pour arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici fort peu impatiente de faire son choix.