Nous, avons tous passé l'après-midi à Turdy pour y fêter le retour de mademoiselle La Quintinie dans ses pénates. Je ne vous dirai rien de ce qui s'est passé entre elle et Émile, d'abord parce qu'en ce moment il est, j'en suis bien sûr, occupé à vous l'écrire, ensuite parce que je crois qu'il ne s'est rien passé du tout. Nous avons été tous fort guindés et presque glacés par la présence d'un nouveau personnage, le général La Quintinie, père de la jeune personne, un être fabuleux en vérité, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon encrier, en dépit du sérieux de mes réflexions sur tout ce qui vous préoccupe. Je crois que c'est une réaction nerveuse contre la gravité qu'il m'a fallu soutenir toute la soirée.

Je m'explique à présent l'épithète d'imposant qu'un jour, avec un certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait à son gendre en parlant de lui, à Émile et à moi, avec éloge. Figurez-vous le général, un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, très-dévasté par les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable, et que de notables fautes ont relégué définitivement, dit-on, dans les emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier naïf croit que quelques marques imprudentes de regret pour les princes d'Orléans ont entravé sa carrière, et il passe sa vie à justifier de très-honnêtes sentiments dont il voudrait bien se faire un héroïsme politique. Cela est difficile à concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement actuel; mais j'ai remarqué souvent, et l'histoire du siècle en témoigne, qu'il y a pour quelques hommes un code tout spécial de fidélité militaire, particulièrement pour les hauts grades. Servir la patrie est un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la défendre contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le cœur et le mettrait encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succèdent sur les trônes, une galerie de fétiches également regrettables, mais également autorisés à se chasser les uns les autres. Ainsi le général est à la fois légitimiste, orléaniste et bonapartiste, ce qui ne l'empêche pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le général Cavaignac à cause des journées de juin 1848. Ce qui le fascine, c'est l'autorité et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi les princes d'Orléans avaient de la vigueur, le général Cavaignac a eu de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napoléon III est un homme de vigueur. Quant aux légitimistes, ils prennent place dans sa considération à cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arrêter l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse mission de réprimer l'anarchie des événements. Je ne sais pas si les souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur sont véritablement utiles; mais je sais que le général La Quintinie est le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontré. C'est là, j'imagine, le mauvais côté, le côté excessif de l'esprit militaire. Le fétichisme outré de la discipline doit produire ces types, exceptionnels, je l'espère, d'engouement aveugle pour toutes les causes qui triomphent. Le général La Quintinie est un modèle du genre, et, pour compléter la liste de ses croyances variées et assorties, il s'est fait dévot depuis peu et tient déjà pour le pouvoir temporel avec fureur.

Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup fait brûler de poudre en sa vie, il n'en a pas inventé le plus petit grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses inconséquences, et le grand cas qu'il fait de lui-même ne doit d'ailleurs pas lui permettre de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa propre infaillibilité se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa personne. Son cou est ankylosé, à coup sûr, par la majesté du commandement. Il coupe son pain avec une dignité hautaine; il avale sa côtelette d'un air féroce; il ne touche à son verre qu'après l'avoir regardé d'un œil menaçant, et, si son fromage se permettait de lui résister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son œil rond lance des éclairs sur les paltoquets qui se permettent d'avoir une opinion quelconque avant qu'il ait émis la sienne. Il a avec le vieux Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant à un conscrit. Sa voix rauque a la prétention d'être tonnante, et les vieux domestiques de son beau-père prennent devant lui des poses de volaille effarouchée. Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le grand-père, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de crétin sans qu'il s'en aperçoive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au service de toutes les causes gagnées fût dans son intérieur le plus doux et le meilleur des hommes.

Émile l'a trouvé insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai admiré le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous bâillé à nous décrocher la mâchoire.

Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier à courtes vues n'apporte de nouveaux embarras à la situation. Il nous a déjà fait entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille impie ne pouvait prospérer. Émile, qui a du sang-froid et qui se pique d'être plus religieux que les dévots, lui a répondu gravement qu'il était de son avis: le grand La Quintinie a paru flatté de cette adhésion; mais gare l'interrogatoire en détail! Je doute qu'Émile soutienne l'assaut sans que la bombe éclate.

Répondez deux lignes paternelles, cher monsieur, à l'offre très-sérieuse qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi très-sérieusement votre serviteur dévoué sans réserve.

Henri Valmare.


[IX.]

[ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE.]