Turdy, le 9 juin.
La voici, cette grande confidence! Soyez assuré qu'elle est aussi nette et aussi sincère qu'une confession.
Je ne vous ai écrit qu'une fois cette année, et ma lettre était plus courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai pas senti le besoin de vous écrire davantage, et, comme c'est toujours moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de moi, je me suis crue dispensée de vous importuner de ces écritures sans but et sans portée qui servent à tuer le temps dans les relations des gens du monde.
Depuis un an, mes idées se sont modifiées. Je croyais que cela ne durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette épreuve; mais ce n'était pas une épreuve, c'était une vue nouvelle: sa clarté et sa durée m'ont donné le droit d'y croire.
Il y a un an, mon grand-père était à Lyon; j'étais à Chambéry, auprès de ma tante. Je voyais beaucoup les communautés instituées pour l'éducation chrétienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et, quand j'ai aspiré si longtemps et si fortement à l'état religieux, c'est toujours sous la forme d'institutrice et de mère adoptive de l'enfance que ce noble état m'apparaissait. Vous m'aviez conseillé de fréquenter ces établissements, afin d'y prendre de plus en plus le goût des devoirs auxquels ils sont consacrés. Eh bien, c'est là précisément que j'ai perdu le goût de cette maternité banale qui n'est pas celle que Dieu inspire directement à la femme. D'abord ces établissements ne peuvent se soutenir qu'à l'aide de spéculations et de calculs dont le côté matériel me répugne, et puis ils sont bien plus institués par l'esprit de parti du dehors que par l'esprit de charité du dedans. L'hostilité déclarée, ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le siècle a quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper, j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames missionnaires en tournée; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai visité une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien, j'ai vu des intrigues véritables pour faire tomber les établissements séculiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le bénéfice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du temps. L'état religieux est devenu généralement lui-même un métier pour vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'égoïsme un peu moins étroit, mais beaucoup plus âpre que l'égoïsme individuel.
Ne vous récriez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles sont, et elles ne sont point à la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si c'était seulement la corruption de l'idéal dans certaines communautés. J'ai été mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un esprit de lucre et de domination poussé et soutenu par un esprit de conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais contre toute espèce d'institutions ayant la liberté pour base. Je suis à peu près sûre aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des établissements religieux des deux sexes, et que cette population de serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de ressources considérables, s'est donnée à l'esprit mercantile et positif du siècle. Non, Dieu n'est plus là, et cela devait arriver. L'état de renoncement est un état sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et pour ainsi dire caché. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au prosélytisme calculé et intéressé, du moment qu'il se recrute avec aussi peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir d'exemple, du moment qu'il se répand dans toutes les affaires de ce monde et qu'il se mêle à tous les courants vulgaires de ses intrigues puériles, il n'est plus le premier, mais le dernier des états, car il trafique des choses les plus sacrées, la foi et le renoncement.
Je me suis donc éloignée de ces projets, navrée d'abord, et puis peu à peu rassurée dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux prophètes n'ont point ébranlé l'arche sainte de la vraie croyance; mais j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi quelque chose de si doux à me sentir vivre dans une atmosphère de vaste fraternité religieuse avec la foule grossissante des fidèles! L'association des idées, des sentiments et des actes, c'est vraiment l'idéal social et divin! J'étais fière alors d'appartenir à l'Église romaine, à ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je voyais se réaliser le rêve de ma foi, l'esprit de Dieu se répandre dans les masses, les aumônes se formuler en millions, les monastères se relever sur tous les points de la France, les poétiques chartreuses se rebâtir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans se prosterner naïvement devant les chapelles pittoresques et les croix bénites, les églises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu, comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose s'opérer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles sociétés de secours, cette fraternité puissante, cet appui que le faible était toujours sûr de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma vie, à une Église vraiment évangélique, oh! oui, tout cela était bien beau, et je respirais à pleine poitrine dans mon idéal! J'étais jeune, j'étais gaie; tout me souriait dans le présent et dans l'avenir. Il n'y avait aucune ombre en moi, aucun écueil possible dans ma vie. Le ciel était pur sur ma tête, le monde était lancé irrésistiblement sur la pente du vrai. Tous mes semblables allaient être heureux et bons. Plus de détresse, plus d'isolement pour ma pensée! L'Évangile était debout, et l'humanité chrétienne était une immense chaîne de mains amies, enlacées les unes aux autres pour s'aider et s'entraîner dans la voie du beau et du bien!
Rêve d'enfant que j'ai bien-pleuré! Les temps que je croyais venus sont loin encore! Il n'a manqué qu'une chose à ce grand élan religieux du siècle, la sincérité! Elle n'y est point; par conséquent, ni foi, ni charité réelle, ni espérance rassurante dans ce prétendu réveil divin. Le bien s'y fait mal, avec partialité, avec calcul. On y vend l'aumône, puisqu'on y achète la prière. On y spécule de l'aisance des familles et de la sécurité des existences. On y chante les louanges de Dieu sans penser à Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on défend aux autres, et le mal lui-même y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des licences impunies comme au moyen âge. Ne dites pas que je me trompe, que j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en ai subi aucune, je n'ai jamais laissé discuter ma foi, même par mon grand-père, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible, et je ne m'abandonne pas à l'impression d'un fait isolé. Je n'en signale aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses qu'on m'a laissé connaître et apprécier, comptant me rallier à l'œuvre générale. Je ne me suis pas livrée à cet examen attentif et clairvoyant des personnes et des choses par curiosité frivole et avec l'arrière-pensée d'y trouver le prétexte d'une défection. Oh! non, Dieu m'en est témoin! mon parti était pris, j'avais accepté d'avance toutes les luttes, et j'allais même jusqu'à la cruauté envers la famille pour réaliser le vœu de mon cœur. Je voulais être religieuse et je ne voulais que choisir l'ordre où je me sentirais plus utile à la religion. Qu'ai-je trouvé? Rien qui parle à ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent de carmélites où je vais encore quelquefois et où je n'irai plus, parce que j'y ai reconnu, à mon dernier examen, un esprit étroit et sombre, un ascétisme sans chaleur, un sauvage mépris de l'humanité, une protestation sincère, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et contre l'avenir de la société[1].
[Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne désigne aucun couvent particulier,
et qu'il ignore s'il y a des carmélites à Chambéry ou aux environs.]
Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseigné, mon ami! Vous m'avez montré le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon rêve. Ce rêve s'est évanoui. J'ai dû alors rentrer en moi-même et me demander au service de quelle cause sainte et féconde mon cœur toujours croyant et mon esprit toujours logique allaient maintenant se dévouer.