Jusqu'ici, ma vie n'a pas été celle de tout le monde. Il m'a manqué d'avoir une mère, j'ai à peine connu la mienne, et ma grand'tante ne pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'âge entre nous. Mon père a toujours vécu loin de moi, mon enfance s'est donc écoulée dans le monde antique et suranné de Chambéry ou dans l'austère solitude de ce vieux manoir, en tête-à-tête avec un vieillard excellent et charmant, mais tout d'une pièce dans ses idées et fort peu disposé à régler et à développer mes premières aspirations. Point de sœurs, point de compagnes de mon âge; à Turdy, point de religion; à Chambéry, beaucoup de pratiques religieuses, aucune dévotion intérieure et sentie. Hélas! faut-il reconnaître que parmi tant de manières de croire qui se partagent la religion de notre temps, cette dévotion inoffensive et tolérante est encore une des moins mauvaises?

Quoi qu'il en soit, j'étais sans religion aucune quand ma tante me fit envoyer à ce couvent de Paris où j'ai eu le bonheur de vous connaître. Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de clairon à la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de musique, d'étude silencieuse et de récréation bruyante? Vous avez mieux auguré d'elle que les autres, vous avez dit: «C'est une bonne personne, elle est tout entière à ce qu'elle fait.» Et vous avez entrepris de m'instruire dans la religion, en même temps que vous dirigiez mes études profanes dans le sens le moins étroit possible, au sein d'un couvent de femmes. On m'a trouvé de la mémoire et de la facilité; vous me trouviez, vous, du jugement et de l'ordre dans les idées. Vous m'avez beaucoup gâtée en m'encourageant à me servir de ma logique naturelle pour comprendre Dieu, et de mon cœur tel qu'il était disposé à l'aimer. Je vous dois tout le bonheur que mon âme d'enfant pouvait trouver en ce monde si désert pour moi. Vous m'avez donné le ciel, et vous avez toléré tous les élans de mon petit esprit, jusqu'à me permettre en souriant de ne pas croire d'une manière absolue à l'éternelle damnation et à ces tortures matérielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens moral de la foi.

Sur bien d'autres points encore, vous avez élargi pour moi le cercle étroit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon grand-père ne serait pas jugé et perdu sans retour pour n'avoir pas compris Dieu; vous m'avez autorisée, fût-ce à l'heure suprême de la mort, à ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le sein de l'Église; vous m'avez défendu de haïr et de mépriser les dissidents; enfin vous m'avez enseigné une religion d'amour, de grâce et de bonté qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre, et pour laquelle je vous bénirai tant que je serai moi-même.

Vos lettres si paternelles et si véritablement évangéliques ont continué votre ouvrage et maintenu mon cœur dans cet état de béatitude jusqu'à l'année dernière. De ce moment, il m'a semblé que vous changiez de sentiment intérieur et que vous me parliez un langage nouveau. Après avoir ajourné pendant des années le désir que j'éprouvais de renoncer au monde, vous m'avez poussée à ce parti avec une énergie soudaine. Il semble que ce vénérable père Onorio, dont vous me parliez avec enthousiasme, ait modifié, dirai-je dénaturé? votre foi.... Vous ne pensiez plus que mon salut fût conciliable avec mes devoirs de famille, et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-être, j'ai travaillé à vous obéir en pesant un peu sur la tendresse de mon grand-père, et en le dominant par la crainte de me pousser à la révolte. Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu là quelques accès d'obstination et de malice d'un enfant gâté. Au moment où je commençais à me le reprocher, la désillusion s'est faite à l'égard de l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voilà où j'en étais quand votre arrivée m'a surprise, quand votre lettre m'a bouleversée. Ah! que cette lettre-là ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile de vous reconnaître à travers ce ton indigné, chagrin et rempli d'épouvante! Votre style lui-même est changé comme votre accent, comme votre figure, et je vous ai cru lancé dans ces mystérieuses affaires qui se résolvent toujours par une récolte d'argent, dont l'emploi n'est pas toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il faut l'aimer encore et répondre à mes objections par des raisons, non par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me châtier, il ne se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'anéantir, il m'abandonnera à moi-même. C'est bien assez de moi pour me torturer, si ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des ténèbres, si l'œil de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie.

Pour aujourd'hui, voilà tout ce que j'ai à vous dire. La confidence de mes sentimens personnels et de mes projets est tout à fait inutile, si nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de départ, la religion. La mienne n'a pas changé depuis tantôt six ans que vous lisez dans mes pensées, et je ne vois rien dans le présent que je ne puisse combattre seule, si je m'y sens en péril sérieux. Soyez sûr que j'y ai songé et que je n'ai pas été pour rien m'enfermer aux Carmélites.

Lucie.


[XI.]

[MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY.]

Chambéry, le 10 juin.