«Que réclames-tu? s'écria-t-il, enflammé d'une sainte colère; voyons, formule la première venue de tes réclamations! Je te défie d'en trouver une qui ne consacre le prétendu droit du bonheur en ce monde. Progrès des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de l'esprit qui veut mesurer l'œuvre divine, s'en rendre compte et détruire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la nature! recherche des propriétés des éléments et de toutes les choses créées pour se rendre maître de toutes les forces de la matière: qu'y a-t-il au bout de ces travaux énormes? L'industrie, le pain du corps, pas autre chose. Les sciences abstraites, la métaphysique, l'étude nouvelle de l'âme et la définition modernisée de la Divinité?... Blasphème de crétins! Ces sciences-là n'ont pour objet que de se débarrasser de l'œil de Dieu; de réduire sa loi à une fatalité sans cause et sans but, et d'assurer l'impunité à toutes les jouissances de la vie.—Sciences philosophiques, morale, érudition, recherche d'une prétendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme égoïste et d'une paix glacée! Paresse du cœur conquise par le vain travail de l'esprit!—Les arts, les lettres?... Raffinements puérils et corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanités et folies! Rien pour Dieu dans tout cela.
«Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de l'orgueil? Écoute sa parole, y sens-tu les subtilités de la science, les recherches de la discussion, les réticences d'une temporisation quelconque avec les avantages de la vie terrestre? Ménage-t-il les goûts et les idées de son temps? Tient-il compte des lumières du siècle? Enseigne-t-il le moyen d'être riche, tranquille et applaudi? Non! il pousse à tous les renoncements, il accepte toutes les misères, toutes les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est là-haut. Aussi sa cause triomphe parce que, n'eût-il pas été Dieu, avec une telle doctrine il ne pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans réplique: aimer et souffrir.
«Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les théologiens, tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une idée? Non, un sentiment. Eh bien, je te le dis, les idées ont fait leur temps, elles n'ont servi qu'à égarer l'homme. Il faut que le règne du sentiment revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est à la condition de détruire ce bel édifice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut faire des chrétiens nouveaux, des chrétiens primitifs au sein de cette société corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut rien concéder, il faut abattre sans pitié leur orgueil, leur luxe, leur savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs flottes, leurs armées. Il faut rentrer dans la pauvreté, dans l'austérité, dans la contemplation, dans le stoïcisme chrétien, et ne plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter à Dieu. Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton bâton et voyage, cherche par le monde le petit nombre des vrais fidèles et porte-leur la vraie parole. Dégage-les de tous les liens du siècle et de la famille, qui sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas à Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degrés dans le bien et dans le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies spirituelles. Il faut reconstituer l'œuvre des apôtres, et, si tu peux en réunir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras toi-même, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles n'ont su faire depuis la mission de Jésus. Tu seras plus agréable au Seigneur que tous ces bavards d'évêques avec leur rhétorique de mandements, et tous ces présomptueux journalistes qui s'intitulent les défenseurs du saint-siége. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le siége temporel lui-même soit réduit en poudre: qu'importe, si la voix du salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les empires s'écroulent les uns sur les autres, et que les nations s'entr'égorgent pour des questions de commerce! ne t'inquiète pas de cela; c'est la colère de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la craindre parce qu'ils sont sans péché, et, si un déluge nouveau détruit la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des élus! Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette bête de l'Apocalypse que vous appelez l'humanité, c'est-à-dire la race humaine corrompue et vouée au culte de la matière! Jésus est venu pour la racheter, et elle s'est de nouveau vendue à Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a abandonné Dieu. Que la lèpre de son péché la dévore ou que le Très-Haut déchaîne sur elle les cataclysmes et tous les fléaux de la colère. Là où il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes véritables, et je n'ai pas plus de tendresse ou de pitié pour eux que pour des loups dévorants.
«Va donc et cherche à rassembler quelques brebis sans tache, afin que l'humanité spirituelle, résumée par ce petit groupe, soit comme un Christ nouveau qui pousse un cri de délivrance vers le ciel.»
J'ai repoussé d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage, et je me suis mis à chercher dans la religion un corps de doctrines qui pût, en deux mots aussi nets que les deux mots du père Onorio, résumer une vérité opposée à la sienne.
Je me suis livré à une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les théologiens, j'ai analysé toutes les décisions des conciles, j'ai cherché la source de toutes les croyances discutées, j'ai refait mes classes canoniques pour ainsi dire d'un bout à l'autre. Hélas! au bout de cet immense travail, je n'ai trouvé que le doute, et la lettre même de l'Évangile, tiraillée par tant d'interprétations contraires, ne m'est plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable à celui de l'enfer pour une âme nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en ce monde, et, un jour, pâle, épuisé de corps et d'esprit, plus semblable à un spectre qu'à moi-même, je suis tombé aux pieds du vieux moine en lui disant:
«Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la faculté de croire.»
Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a répondu:
«Te voilà donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'à la lie dans la coupe de la science. Te voilà érudit, te voilà armé de toutes pièces pour n'importe quelle thèse de pédants. Tu peux répondre à toutes les questions par des milliers de textes différents et montrer aux plus forts que tu sais tout le pour et tout le contre entassés par des siècles de bavardage frivole! Aussi te voilà fatigué, brisé, et ne croyant plus à rien! Il te fallait en venir là, et à présent il n'y a plus à choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes pour le posséder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?»
J'ai choisi, j'ai sacrifié toute ma vaine science, j'ai résolûment oublié tout l'ergotage de discussion amoncelé dans ma mémoire. J'ai cherché l'esprit de l'Évangile sans plus me soucier des passages obscurs ou altérés qui ont jeté les esprits dans de si ardentes discussions. J'ai réduit à néant les plus grandes autorités dès qu'elles m'ont paru dépasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il était absolument inutile de comprendre ce qui était profondément senti. J'ai dégagé le véritable sentiment du Christ de toute la scolastique religieuse des siècles postérieurs; j'ai trouvé au sein de ce cercle de plus en plus rétréci le diamant que le père Onorio me montrait au fond du puits de vérité. Recherche de la perfection, divorce absolu avec toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrès, avant la civilisation, avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le faut!... Je n'ai pas été aussi loin que le père Onorio dans la haine de la société. Là est peut-être l'excès de son enthousiasme. Je ne suis pas un homme de destruction et de colère; je n'ai pas abjuré les tendresses du cœur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon marché, lui, s'il les eût connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la poésie de l'Église. Je ne considère pas la civilisation comme un mal absolu, ni la perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remède, et c'est lui, c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant s'embarrasser de faire un grand nombre de prosélytes vulgaires que de relever, d'épurer et de résumer la foi dans un petit nombre d'élus. Il y a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on doit reconnaître que dans ce siècle de discussion la foi n'est possible qu'aux grandes volontés et aux dévouements opiniâtres. Soyons de ceux-là, Lucie, soyons des saints! Aspirons à monter sur les hauteurs, abandonnons la lutte avec le monde, prêchons-le d'exemple; mais pour cela sacrifions tout, ne nous réservons rien. Soyons à Jésus-Christ corps et âme, créons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot d'ordre des intérêts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vérité dans la région de renoncements suprêmes!...