Hélas! voilà ce que je me disais en venant ici. J'espérais vous trouver encore disposée à me comprendre et à profiter de ce que ma foi avait acquis de lumière et d'humilité, de force et de douceur dans le commerce d'un saint.... Mais vous voilà enivrée d'un rêve funeste, l'amour d'un homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous rencontrer à cette pénible étape de certaines désillusions! A mon insu, et vous à l'insu de ce qui se passait en moi, vous étiez arrivée au doute. C'était le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de foi; car, moi aussi, j'aurais fondé dans ces montagnes un sanctuaire sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un héritage assez considérable, m'eût permis de n'avoir pas recours à ces pressurages d'argent dont vous m'avez cru occupé, et pour lesquels j'ai fait toujours preuve d'incapacité notoire. J'aurais obtenu que le père Onorio vînt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli là, non loin de vous, ma vie obscure et immolée. Vous ne le voulez pas? Ce rêve sublime de votre vie s'est dissipé sous le souffle d'une passion vulgaire! Votre cœur est fermé à Dieu, ma voix n'arrive plus à votre oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?

Ne me répondez pas avec précipitation. Relisez les paroles du père Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vôtre; car vous avez cherché dans les faits la lumière que j'ai cherchée dans les livres, et dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous prononcerez. Jusque-là, je vous verrai, mais devant votre famille, et sans chercher à hâter vos résolutions.

Votre ami M.


[XII.]

[ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.]

Aix, 12 juin 1861.

J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont je ne sais pas le nom. J'étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes et j'étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la hauteur d'où l'on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs lamés d'argent est charmante à l'extérieur. Ses vieux édifices et son cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fierté du Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry n'est pas le centre, mais le détail d'un pays moins ouvert et plus détaillé lui-même. Ce n'est pas ce grand tableau que l'œil embrasse tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'éblouissements imprévus. Les rochers n'ont pas, comme dans les régions à cratères, l'aspect d'effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques. Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée. Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où l'œil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate qu'à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à l'horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges éternelles d'une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n'est qu'apparente. Dès qu'on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l'imagination en même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le paraît, inaccessible de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne peuvent servir qu'à ses habitants, que le monde finit pour eux à la brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde, et c'est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son affection.

Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui domine Chambéry. J'étais là moi-même sur une de ces vastes régions cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain s'amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment immense de l'amour qui remplit la nature entière d'une aspiration infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m'arracha à ma rêverie. Je me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir déjà vu, mais je ne saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu'un dont je ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle figure pâle, intelligente et fatiguée, l'accent légèrement étranger, la voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualité d'étranger au pays; mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation. Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, où il avait l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il avait laissé près des Charmettes. J'acceptai. Nous fîmes donc cette promenade ensemble. Tu vois—et je ne saurais dire comment—que la connaissance était déjà faite.

Je veux essayer de résumer l'entretien qu'à travers quelques déviations inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laissé en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j'ai besoin que ta réflexion assiste.