Tout a roulé sur l'amour, et cela est venu naturellement à propos de Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos idées se sont éloignées, détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu près ainsi:

Lui.—Vous faites à l'amour, je le vois bien, une part immense dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec l'effervescence de votre âge. L'amour n'est qu'un acte, peut-être seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme sérieux.

Moi.—Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous, pour l'instruction du très-jeune homme à qui vous faites l'honneur de parler, répondre à une question directe et personnelle?

Lui.—Voyons la question.

Moi.—Avez-vous aimé?

Lui.—Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas l'amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes. L'amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de mort, comme jusqu'ici il m'a semblé que vous vouliez l'entendre?

Moi.—Je dis oui, et vous dites non?

Lui.—Certes, je dis non! Notre âme est l'abstraction que nos organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit elle-même d'abstractions supérieures; elle les cherche, elle y aspire, elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reçoit sa nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa fin. M'accordez-vous cela?

Moi.—Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot abstraction.

Lui.—Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous l'aimez mieux.