Moi.—Vous faites ici la peinture de l'amitié; mais vous proscrivez l'amour, je le répète. L'amour est un, et toute union veut l'unité.
Lui.—Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le résultat des tempêtes de votre jeunesse. J'ignore si vous êtes marié; mais j'ose dire que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l'amour, si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à briser le lien matériel de votre union.
Moi.—Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matériel, à l'état de souvenir ou d'espérance, n'aura rien perdu de sa force et de sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de deux époux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchandé le prix de leur tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une sorte d'idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous l'entendez, et le bonheur qu'il eût refusé à un divorce volontaire entre le corps et l'âme, il l'accordera encore à l'âme qui accepte et poursuit sa mission.
Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait écouté avec un fréquent sourire d'incrédulité bienveillante. Je le laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montré une obstination indiscrète, et j'étais même un peu confus d'avoir exprimé les ardeurs de mon âme à un passant qui m'avait pour ainsi dire ramassé sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je m'étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j'étais et sans lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi. Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé, que je dus attendre qu'il fût sorti de sa rêverie; mais, tout en regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers, je ne pus me défendre de l'examiner à la dérobée. Je trouvai à son profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur qui m'intéressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait ravivé quelque plaie incurable d'un cœur brisé ou tourmenté. La noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je l'aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage, je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m'éloignai de lui, qui paraissait m'avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis, en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son sort dans l'autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas aux feuilles et aux brins d'herbe emportés par le courant le mystère de sa destinée?
Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m'offrir de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement que je ne m'explique pas....
Je viens d'interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En t'écrivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le souvenir, j'ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C'est celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est sortie de la chapelle des carmélites le jour où j'ai eu tant de chagrin, de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la fièvre, et la fièvre avait troublé l'image de cet homme dans mon cerveau au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais quoi! ceci est un rêve de mon imagination malade. L'homme du lac, je n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c'est le même homme? Et ce que je me persuade à présent, que l'homme de la cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance? Mon père, tu m'as défendu d'être jaloux, tu m'as dit que c'était un outrage envers la personne aimée; je n'avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu... et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque relation qui pût m'intéresser, elle ne me l'eût pas dit d'elle-même. Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tâcher de dormir tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi! Elle me demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces idées que je sens fausses, cruelles pour l'humanité, antireligieuses par conséquent; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu'elle me témoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout espérer! Il me tarde d'être à demain; je veux la voir, je veux qu'elle s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....
Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;—de redouter, c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....
Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le cœur ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout.
Émile.