[XIII.]
[M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.]
Paris, le 10 juin 1861.
Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu penses de lui, d'elle, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait?
Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour, comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera pas pour son salut, comme disent les catholiques. Acceptons le mot: sauver l'intelligence et le cœur à travers les épreuves de cette vie n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats; mais on est soldat, et c'est pour être blessé!
Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par scrupule de cœur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la heureuse.
Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et, moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention. Je vais l'abîmer, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te réponds:—Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme, tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre, écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent, tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était si candide!
Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose! Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un public qui ne veut pas être instruit?
Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est poseur, et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es pénétré de la tête aux pieds.
La grande pose du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, on posait l'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent. C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!