Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas. Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.

Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis, s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.

«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait pas encore été saluer ma sœur; la moindre affaire l'aura décidé à se rendre tout de suite à son devoir.»

Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien.

Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce jour même entre son père et moi.

«Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le temps de se désenchanter du mariage, et il ajoute très naïvement que, si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir, on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il prononce qu'il faut se marier, et pour mon père il faut n'a jamais besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi, c'est vous, Émile, que je crains pour lui.

—Expliquez-vous.

—Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur.

—Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.

—Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?