—Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire? Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine à vouloir vous aimer!»
Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon amour le rôle du diable.
Mais ne crains rien, la tentation peut être terrible et poignante à ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est facile!
Ton Émile.
[XV.]
[LUCIE A MOREALI.]
Turdy, le 13 juin.
Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la doctrine elle-même.
Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'Imitation de Jésus-Christ, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester?