«Je pris à tâche de la faire vivre, n'espérant pas trop réussir et pour ainsi dire préparée à la perdre, mais pénétrée du désir ardent de faire sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette préoccupation devint mon unique pensée, et, pendant six mois, je vécus aussi absente de moi-même que si je ne m'étais jamais connue. Toutes mes pensées, toutes mes inquiétudes, toutes mes espérances avaient cette enfant pour objet, elle était le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me répondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-même.
«J'en étais venue à ressentir tous les mystérieux instincts de la maternité. La nuit, j'étais comme avertie de ses étouffements, et je m'éveillais avant elle. En la promenant, je sentais venir à l'horizon le souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine délicate. Cette enfant toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue à ma robe, impatientait un peu mon grand-père, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais d'aller passer les fêtes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais folle; mais au fond tous deux espéraient que cet engouement pour l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.
«Durant l'été, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se développait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions mystérieuses, incompréhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que répondre à cette petite âme qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir dans ses rêves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les étoiles, c'était son idée fixe, et il fallait, quelquefois, lui promettre de l'y conduire pour l'empêcher de pleurer sans cause apparente.—Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous raconter. Ses adorables gentillesses, sa poésie bizarre n'ont peut-être existé que pour moi. Elle a été un rêve délicieux et poignant dans ma vie. Au retour des neiges, elle a dépéri rapidement. Je ne la quittais ni jour ni nuit. Par une froide matinée de cet hiver, elle s'est endormie sur mon cœur pour ne plus se réveiller, et dans ce sommeil suprême je l'ai vue sourire une dernière fois, comme si la mort lui apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.
—C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore Lucette. Pour moi aussi, elle est une révélation que vous me communiquez... et me voilà tout prêt à vous raconter le reste de votre histoire.
—Oui, je veux bien, dites.
—Eh bien, vous avez été transformée par cet amour de mère; vous avez compris que l'adoption d'un enfant était une chose bien autrement grave que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme, vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mères, et que, pour vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute l'existence d'une seule. Vous vous êtes dit enfin que le but de la femme était la maternité avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes, tous ses déchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'était, en comparaison d'une mère, qu'un pédagogue à la place de Dieu.
—Oui, Émile, c'est la vérité que vous dites, et c'est là ce que j'ai ressenti. Tous mes raisonnements exaltés sont tombés devant le fait éprouvé. L'état le plus sublime et le plus religieux, c'est l'état le plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos cœurs ce miracle de tendresse inépuisable, cette faculté d'aimer et de souffrir pour que notre volonté s'y refuse. Le jour où j'ai perdu Lucette, j'ai résolu de me marier; mais je ne voulais pas me marier à tout prix, et aucun homme n'avait parlé à mon cœur, aucun n'avait éveillé mon imagination. J'étais très-hautaine, c'était un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de prétendre à l'affection d'un homme véritablement supérieur, moi dont la vie toute faite de grandes aspirations et de petits dévouements avait été en somme assez stérile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison; j'étais prévenue, et l'idéal religieux dont je m'étais nourrie ne me portait pas à l'indulgence dans le monde réel. J'étais pourtant née bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-même: une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extérieure à laquelle je ne voulais me mêler qu'à la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de recueillement et d'enthousiasme pour les choses célestes, région intellectuelle où je voulais absorber le meilleur de mon âme.
«J'étais donc assez mal disposée à aimer quand je vous ai rencontré. C'est votre étonnante sincérité qui m'a frappée, et je vous ai pris dès les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus été possible de revenir à mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amitié à première vue, une amitié si grande, qu'il ne me paraît pas possible non plus qu'elle soit jamais détruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout à me marier. Je n'oserais plus offrir à un autre homme un cœur où vous auriez conservé tant de droits, et je m'imagine que, si j'étais homme, je ne voudrais pas venir après vous dans la vie d'une femme sérieuse.
«Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvénients. Effrayée de me sentir si occupée de vous et redevenue absente de moi-même comme au temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai craint de vous aimer d'amour juste au moment où j'ai craint que vous n'eussiez pas d'amour pour moi. Était-ce là un puéril sentiment de femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui, j'ai cherché dans la prière et la retraite à me retrouver moi-même. Eh bien, là, je me suis réellement calmée, non par le détachement, mais par l'intervention mystérieuse de je ne sais quelle voix intérieure. Ne me questionnez pas là-dessus, je ne saurais pas bien vous répondre; je sais seulement que Dieu semblait sourd à ma prière quand je lui offrais de renoncer à vous, et qu'il me revenait avec des suavités ineffables quand je priais pour vous seul. Alors il m'est arrivé d'avoir en lui une confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliquée ainsi: la foi en Dieu n'est complète que quand nous avons foi en nous-mêmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous sommes entraînés à douter de lui. A force de l'interroger sur ses intentions à notre égard, on oublie trop souvent peut-être, dans la pratique religieuse, qu'il nous a donné le libre arbitre pour nous forcer à nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous avait grandi et éclairé ma foi. Dès lors j'ai résolu de ne plus combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait à vous-même pour la solution de notre avenir.»
J'étais transporté de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux attachés sur les miens se remplissaient à chaque instant de larmes.