—Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant qui a causé dans ma vie une sorte de révolution; mais il faut que je remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous résumerai mon histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre père.

«J'ai toujours été enjouée de caractère et sérieuse d'esprit. Le premier éveil de mon âme s'est fait au sein d'une religion douce et tolérante de formes, grâce à une bonne direction que j'ai rencontrée, mais sévère dans ses conséquences, grâce à un certain besoin de logique ardente qui est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique à ma vie, consacrer ma fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvernée ne réclamait pas. Je ne pouvais séparer dans ma pensée mes propres félicités de celles des êtres que je voulais rendre heureux.

«On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pensé longtemps et sérieusement; mais ce n'était pas par un instinct d'isolement farouche. Je voulais me consacrer à l'éducation des enfants et des jeunes filles.

«Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs à remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille aussi étendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le permettront.

«Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux détails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hésitante. Je vous dirai seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer complétement à mes projets.

«Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite dans la maison. Sa sœur, à qui elle l'avait confiée, venait de mourir, et elle n'avait au village personne qui lui inspirât confiance. Mon grand-père aime les enfants, mais à la condition qu'ils ne seront ni bruyants ni dévastateurs. Il pense avec raison que leurs parents, engagés dans les devoirs de la domesticité, ne peuvent guère les surveiller, et que ces petits bandits, livrés à eux-mêmes, arrachent et brisent les fleurs, dénichent les oiseaux et font mille autres sottises nuisibles à eux-mêmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une exception en faveur de Lucette; elle était ma filleule, je me chargeais de la surveiller aux heures où sa mère ne le pourrait pas. J'allai donc chercher l'enfant; elle était malpropre. Quand je l'eus baignée, je vis qu'elle était d'une délicatesse extrême et qu'elle avait besoin de grands soins. Elle n'était pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me tint d'abord que par la pitié; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frêle santé, son caractère ombrageux exigeaient une surveillance continuelle, et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps et me rendait esclave d'un seul petit être médiocrement intéressant par lui-même.

«Au moment de la rendre à sa mère, pour qui j'aurais facilement obtenu une dispense de service jusqu'à nouvel ordre, je me sentis reprise de compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral. Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gâtait sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mêler. Conserver ce petit corps et cette petite âme, n'était-ce point aussi obligatoire que de préparer l'éducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin d'herbe est-il moins fécondé par la rosée du ciel que par la grande nappe de la prairie? Et puis je devais peut-être accepter cette charge par la raison qu'elle me pesait. Je rêvais les grandes choses, et je dédaignais les petites; ce n'était pas là le véritable esprit chrétien. Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.

«Durant l'hiver, elle resta chétive et maussade; mais, quand les neiges commencèrent à fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite commença à renaître. Un matin qu'elle jouait mélancoliquement à mes pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps un buisson où un oiseau avait commencé son nid, et, voyant la petite bête apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se mit tout à coup à sourire en silence. C'était, je crois, son premier sourire volontaire et spontané. Sa mère ne lui arrachait ces petites gracieusetés de la physionomie qu'à force d'obsessions. Ce que je vais vous dire vous paraîtra peut-être bien puéril, mais le muet sourire de Lucette à cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle m'apparaissait pour la première fois. Ce sourire l'avait transfigurée, elle était belle. Encore pâle sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu à peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil. Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de quitter, et son sourire devint un franc rire d'étonnement et d'admiration. Elle revint à moi, et, voyant mes yeux attachés sur les siens, elle hésita un peu, s'enhardit, et vint pour la première fois m'embrasser et me caresser de son plein gré.

«Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi... comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout à coup? C'était comme la révélation d'une chose jusque-là ignorée, le charme de l'enfance. Les religieuses—et vraiment j'en étais une, bien que libre encore—ne connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles ne doivent pas chercher à en pénétrer les mystères. Leurs enfants d'adoption sont pour elles de petites sœurs qu'elles gouvernent plus ou moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y en a même bon nombre qui détestent les enfants malgré elles, comme si leur conscience chagrine protestait contre la stérilité de leur vie. Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise. C'étaient toujours de jeunes âmes à éclairer des lumières de la religion, mais non ces êtres complets et vraiment angéliques que les enfants sont en réalité. La beauté, la grâce, et je ne sais quoi de mystérieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se révéler à eux plus intimement qu'à nous-mêmes, voilà ce qui me frappa d'une lumière imprévue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la pensée de Lucette? Savait-elle si c'était un berceau ou un simple amusement? Si elle me l'eût demandé, je n'eusse pas osé lui répondre. Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir adoré déjà dans son cœur la loi de Dieu dans le travail de cette petite créature.

«A partir de ce jour, Lucette me devint si chère, que ma personnalité disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'eût compris, la pauvre petite se mit à m'aimer passionnément. Elle n'était pas démonstrative, mais elle s'attachait à moi comme mon ombre à mon corps, et, si j'étais forcée de la quitter quelques heures, je la trouvais absorbée et comme dépérie. Sa joie était si grande en me voyant revenir, qu'elle avait des étouffements inquiétants. Le médecin, la voyant ainsi, me disait souvent:—«Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.»