[HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE, PAR LYON.]
Aix, 14 juin.
Émile est très-contrarié ce soir, et à sa place je le serais davantage, moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a dit de vous avoir écrit hier une très-longue lettre, je l'ai engagé à prendre du repos ce soir, et je me suis chargé de vous raconter avec exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.
Émile m'avait prié de l'y accompagner, pour donner, par la présence d'un témoin, plus d'autorité à sa démarche auprès du général. Le dîner s'est passé sans coup férir, bien que ce grand avaleur de sabres me parût plus rogue et plus cambré que les autres jours. Enfin, à l'heure bénévole où le guerrier modèle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux château, mademoiselle La Quintinie a emmené son grand-père, et nous avons pu porter la parole. Émile a parlé comme vous lui avez appris à parler, noblement, avec simplicité, franchise et délicatesse. Il a dit en résumé qu'il aspirait au bonheur d'épouser mademoiselle Lucie, et qu'il demandait à son père la permission de faire agréer ses soins; à quoi le général a répondu:
«Mon cher monsieur, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous dire oui. Tout ceci s'est combiné d'une façon irrégulière, et je suis forcé de marcher dans la voie de l'irrégularité ouverte par vous et par monsieur le grand-père. Ordinairement, et dans la règle voulue, qui est toujours la meilleure, le postulant présente sa demande au chef de la famille. Je croyais être ce chef unique et seul compétent. Vous avez cru devoir conférer mon titre et mes attributions à M. de Turdy.... Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos intentions, et ma fille m'a prié de vous écouter. Je vous écoute, mais je me demande si vous avez agi à mon égard d'une façon dont je doive me montrer satisfait, et si votre peu d'empressement à gagner ma confiance est un bon précédent pour nos futures relations.»
Émile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est respectueusement justifié en démontrant que, sans la permission de mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autorisé à formuler sa demande; mais, le général paraissant ne pas comprendre qu'on pût aimer sa fille avant de le connaître, et s'adresser à elle-même au lieu d'aller demander aux autorités civiles ou militaires l'autorisation préalable, il n'y avait guère moyen de s'entendre. Émile a déployé là toute l'habileté possible pour ménager la susceptibilité du père sans compromettre sa propre dignité. Il a été évident pour moi que le général ne comprenait rien à la délicatesse de la situation, au dévouement romanesque d'Émile, et qu'il n'écoutait même pas ce qu'on lui disait, tant il était préoccupé du désir d'être désagréable et de décourager. Émile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paraître, et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite déférence qu'il a demandé une solution à ce que le général traitait de malentendu regrettable, comme s'il se fût agi d'arranger un duel et non un mariage.
Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroyé une réponse à laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.
«Passons l'éponge, a-t-il dit élégamment, sur le différend qui précède. Je persiste à dire que vous n'avez pas agi régulièrement, mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et j'accepte vos excuses.»
Ici, Émile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses à faire, il n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rétablir la vérité.
«Allons, soit! a repris le général. Ne disons pas excuses, disons justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne peux pas faire aussi bon marché.»