Et, après un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajouté:
«J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au feu. Il m'a été dit que vous manquiez de religion, et je vous déclare que je ne donnerai jamais ma fille à un homme sans principes.»
Émile est devenu pâle. Il s'est remis vite et a répondu:
«Et moi, monsieur le général, je vous déclare que je me regarde comme un homme très-religieux et dont les principes sont très-sérieusement fixés, aussi bien en matière de religion qu'en matière d'honneur!
—Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais.... Monsieur votre père et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente réputation, caractère à l'abri de tout reproche.... Mais la religion, jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion! C'est la base de la société, c'est le frein de la femme, la tranquillité du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre père,... je n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien écrits, à ce qu'on m'assure: beaucoup d'érudition, et des convenances!... mais cela ne suffit pas. Il méconnaît l'autorité de l'Église, et sans autorité il n'y a pas de religion. Enfin, vous êtes une espèce de protestant, et je ne crois pas que ma fille consente jamais à un mariage mixte. L'hérésie, monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athéisme. Elle est une révolte, et tout ce qui est rébellion, est licence...»
Je vous fais grâce du discours dont nous a régalés, vingt minutes durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, Émile et moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave. Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une conclusion. Il s'est si bien embrouillé dans les feux de file, tantôt disant qu'il espérait la conversion d'Émile et la vôtre, tantôt se retranchant sur la prétendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur axiomes et ne décidant rien, que nous avons pris le parti de nous retirer en lui disant que nous attendrions le résultat de ses réflexions. C'était une pauvre sortie; mais nous étions enfermés dans un cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y être envoyés nous-mêmes; et votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas été admis à la plaider, n'a d'espoir que dans la résolution de Lucie et la protection du grand-père.
Le plus triste de la soirée, c'est qu'Émile n'a pu échanger un mot avec mademoiselle La Quintinie. Le général a surveillé notre retraite de la façon la plus désobligeante, et nous voilà rentrés moins avancés qu'au départ. Si demain Émile n'obtient pas plus de lumière sur les intentions de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir à son aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien véritablement la jeune personne lui est très-attachée, et c'est une femme de mérite.
Agréez, cher et respecté ami, le dévouement sans bornes de votre
Henri.
P.-S.—Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour où vous me direz: «C'est bien?» Mais, dans un temps où nous serons, vous et moi, moins préoccupés d'Émile, vous me permettrez de défendre cette jeune génération d'écrivains à laquelle vous accordez peut-être trop de talent et refusez trop la croyance. Si c'est pour développer en moi ce qu'il y reste de principes en dépit de la précocité de mon expérience, j'accepte le reproche pour moi et pour ceux de mon âge. Vous êtes bien capable de cela, vous, âme toute paternelle et maligne en diable en l'art de gâter les enfants! Non, pourtant vous êtes plus naïf que nous! Vous nous croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore sans le savoir. Il nous est passé tant de choses sous les yeux depuis le collége, que nous avons le goût perverti; mais, si nous n'aimons pas le vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons à le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde à la male heure! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite emportées, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-même. Vous ne pouvez nier que nous ne soyons éclos à la vie au milieu d'une grande corruption de principes; nous ne pouvions donc nous développer par l'enthousiasme. Pour rester honnêtes, il nous a fallu avoir la volonté froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien à cela quelque mérite! Vienne le soleil qui nous réchauffera!... L'an 1900 est encore loin, mon ami! Nous tâcherons de le hâter.