—Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?»
Je ne pus répondre. Le général s'avisait de notre aparté et faisait à Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se rapprocha de son grand-père. La visite se prolongeait. J'attendais que le général fût libre de me parler et qu'il parût décidé à le faire, puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative à prendre. Il se leva enfin en disant à M. de Turdy qu'il s'était permis d'inviter M. Moreali à dîner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans m'engager à le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitôt, et, feignant de lire un journal, je me tins à distance pour lui laisser la liberté de m'éviter ou de venir à moi. Il tarda quelques instants à prendre un parti. Je le crois fort irrésolu. Enfin il m'appela pour me faire une question oiseuse, et je dus me prêter à échanger avec lui les répliques d'une conversation étrangère au problème soulevé la veille. Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la Crimée, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer: de sa vie il n'a écouté une question ou une réponse; on dirait qu'il est le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce, juge, pérore, donne des explications que lui demande un auditoire imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres réponses, il a l'étonnante faculté de parler tout seul et de se faire part de ses convictions sans se lasser. Je l'étudiais avec curiosité, et il acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en présence de son supérieur. C'est peut-être chez lui une habitude de rendre ses oracles à heures fixes en dégustant lentement la fumée de sa pipe. Le reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'où il sort par échappées touchantes, brusques ou dédaigneuses; puis il se tait comme s'il réservait les arrêts de son infaillibilité pour le moment consacré à l'expansion. Il m'a demandé naïvement à plusieurs reprises pourquoi Henri n'était pas là, et, comme je lui offrais de l'aller chercher:
—Non, disait-il, puisqu'il ne s'intéresse pas aux questions!»
Sa physionomie semblait ajouter: «C'est tant pis pour lui. Il perd l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'écoutant.»
Nous sommes rentrés au salon sans qu'il ait été question de mariage, et tout le reste de la journée il m'a fait assez bonne mine; d'où je conclus qu'il m'autorisait à faire ma cour à Lucie en attendant qu'il me prît en amitié ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me paraît pas entrer dans la marche régulière dont il faisait d'abord tant d'étalage.
Quant à Moreali, c'est bien un autre problème, et je m'y perds. Il m'a été impossible de savoir de Lucie qui il est, d'où il sort, où il va, ce qu'il vient faire ici. Lucie s'est étonnée de ma curiosité; elle a paru ne pas le connaître plus que moi; pourtant elle n'a pas répondu d'une manière bien nette à mes questions, et son sourire avait quelque chose d'étrange et de triste quand elle me disait: «Mais qu'est-ce que cela peut vous faire?»
Nous ne pouvions parler ensemble qu'à la dérobée et à bâtons rompus. On s'est dispersé vers trois heures. Le grand-père m'a retenu pour lui lire une brochure. Henri, pensant que l'attitude du général avec moi était toute la solution à attendre, et selon lui la meilleure, s'était retiré. Le général était retourné au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'espérais les rejoindre bientôt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma liberté, ils étaient sortis de l'enclos et je les ai aperçus assez haut dans la montagne. Lucie donnait le bras à son père, M. Moreali marchait près d'elle de l'autre côté. Ils s'arrêtaient souvent, comme des gens préoccupés d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrétion à les rejoindre, et puis j'étais blessé, navré de cette fugue de Lucie. Comment n'avait-elle pas trouvé le moyen de m'avertir? Je me jetai sur un banc; mais, au moment de désespérer, je vis des caractères tracés légèrement sur le sable et ces mots bien lisibles: Suivez-nous. Sans aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son père, avait furtivement écrit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je m'élançai. En deux minutes, à travers les broussailles presque à pic, j'avais gagné le sentier, et je voyais le groupe venir à ma rencontre. Lucie s'en détacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.
Émile, me dit-elle très-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon père s'obstine, il veut que je vous convertisse; il dit que cela dépend de moi, et que notre sort est dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute; mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et jamais à titre de compromis entre le cœur et la conscience! Vous me connaissez trop pour craindre que je ne livre à vos convictions un combat indigne de vous et de moi.»
Elle s'était assise sur une roche, comme si elle eût été lasse, mais en effet pour ne pas abréger ce court tête-à-tête en retournant vers son père et M. Moreali. Ils vinrent très-vite néanmoins, mais j'étais calme, j'étais guéri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'étais souriant, car le général me dit en fronçant le sourcil, et d'un ton moitié sergent, moitié père:
«Vous avez un air de triomphateur, monsieur Émile! Prenez garde! si elle vous dit la vérité, vous avez à réfléchir.»