Au lieu de répondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien marquée, comme pour demander s'il était initié au secret de la famille. Le général me comprit, car il se hâta de répondre à cette question muette:

«Monsieur est de bon conseil, et je l'ai présenté dans la maison comme mon ami. Est-ce que ça ne suffit pas?»

J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-être pas, à moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une grâce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:

«Nous nous connaissons, monsieur; nous avons déjà échangé nos pensées, poussés l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une invincible sympathie. Je suis à moitié Italien, moi, c'est-à-dire impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intéressé, vous m'avez plu, et, malgré la différence de nos opinions, je sens que je désire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance que le général me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal placée. Consultez votre instinct: je suis sûr qu'il vous dira que je suis votre ami.»

C'était aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est guère possible de se méfier sans cause, je répondis avec déférence et gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une légère pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le général s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:

«Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voilà tranquille, et ma fille doit l'être aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez devant, nous vous rejoindrons.»

C'était un ordre d'avoir à m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y étais mal disposé par l'étrangeté du fait. Quelque agréable que soit le personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes idées. Il prit mon bras avec une familiarité surprenante, sans pourtant rien perdre de la dignité de ses manières, et, quand nous eûmes fait quelques pas:

«Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M. le général La Quintinie est d'un caractère excentrique et singulier. Je vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que le vôtre. Notre connaissance est tout aussi récente. Je l'ai rencontré ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy à Chambéry. Elle nous a présentés l'un à l'autre, et, comme cette dame était fort préoccupée des projets de mariage formés entre sa nièce et vous, on m'a sommé pour ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mérite personnel, qui n'était pas mis en doute, mais sur une question d'application générale du principe religieux dans le mariage. Je me suis défendu: on me traitait un peu trop comme un Père de l'Église, et le rôle d'oracle qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni à mon peu de lumières, ni à la discrétion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai pensé tout haut, je puis vous le rapporter fidèlement. J'ai dit qu'entre gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matière de foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajouté que la vraie foi était contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux à cette lumière, grâce à l'ascendant de votre fiancée. Voilà tout ce que j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en trouble-fête et en disputeur. Je me suis récusé comme arbitre, et je ne prétends à votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.

—Permettez-moi, lui répondis-je, de vous connaître davantage avant de vous donner cette confiance que votre bonté réclame. Je vaux sans doute moins que vous, puisque je résiste à l'attrait respectueux que vous m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et délicate, que je m'y perds un peu.

—Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forçons rien. Ne discutons pas surtout avant de bien connaître le fond de nos croyances, car ce serait du temps perdu.