—Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?
—Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute guère à vous présenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dévouement pour la vérité, vous saurez où me prendre. J'ai à votre service deux mois de séjour à Chambéry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera le nom, s'il vous plaît de venir me trouver; mais, s'il en est autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien, je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve mêlé à vos affaires, c'est à mon corps défendant, ne l'oubliez pas. Le jour où vous me prierez de ne m'en pas mêler, vous n'entendrez plus parler de moi.»
Tout cela a été dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut associer ces deux mots, et j'ai dû me rendre. La suite de notre entretien a roulé sur le caractère des parents de Lucie. M. Moreali paraît regarder le général comme un enfant aussi faible que volontaire. Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop communicative, et du grand-père qu'il lui plaît plus que les deux autres. Le nom de Lucie n'a pas été prononcé. En revanche, nous avons beaucoup parlé de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par cœur, comme s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans réserve littéraire, et il m'a peut-être un peu fait la cour en te louant avec vivacité. Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme: est-ce là ce qu'on appelle un jésuite de robe courte? Il est parfaitement aimable, et séduisant au possible, trop peut-être!
En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a été contente de moi, et le front du général s'est tout à fait éclairci au dîner. Il est bien certain que l'on espère me convertir; mais, s'il y a une petite conspiration tramée à cet effet, Lucie n'y est pour rien, et dès lors je me défendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable apôtre suscité par son père. J'aime mieux cela en somme que d'avoir à discuter contre lui-même, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la plus vaine que je connaisse, et je dois peut-être lui savoir gré d'avoir mis en son lieu et place un homme de valeur réelle et de parfaite courtoisie.
Ne te dérange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal. Quand ton intervention me sera nécessaire, je t'appellerai, cher père, ou je volerai près de toi. Te voilà si près, Dieu merci! mais je te réserve comme la suprême assistance pour les grandes occasions.
Ton Émile.
[XXI.]
[M. LEMONTIER A SON FILS.]
Chêneville, 15 juin.