Marcasse fut, à ma prompte recommandation, enrôlé sous mes ordres, et, peu de temps après, il fut nommé sergent. Ce digne homme fit toute la campagne avec moi et la fit bravement, et, lorsqu'en 1782 je passai sous le drapeau de ma nation et rejoignis l'armée de Rochambeau, il me suivit, voulant partager mon sort jusqu'à la fin. Dans les premiers jours, il fut pour moi un amusement plutôt qu'une société; mais bientôt sa bonne conduite et son intrépidité calme lui méritèrent l'estime de tous, et j'eus lieu d'être fier de mon protégé. Arthur aussi le prit en grande amitié, et, hors du service, il nous accompagnait dans toutes nos promenades, portant la boîte du naturaliste et perforant les serpents de son épée.

Mais, lorsque j'essayai de le faire parler de ma cousine, il ne me satisfit point. Soit qu'il ne comprît pas l'intérêt que je mettais à savoir tous les détails de la vie qu'elle menait loin de moi, soit qu'il se fût fait à cet égard une de ces lois invariables qui gouvernaient sa conscience, jamais je ne pus obtenir une solution claire aux doutes qui me tourmentaient. Il me dit bien d'abord qu'il n'était question de son mariage avec personne; mais, quelque habitué que je fusse à la manière vague dont il s'exprimait, je m'imaginai qu'il avait fait cette réponse avec embarras et de l'air d'un homme qui s'est engagé à garder un secret. L'honneur me défendait d'insister au point de lui laisser voir mes espérances; il y eut donc toujours entre nous un point douloureux auquel j'évitais de toucher, et sur lequel, malgré moi, je me trouvais revenir toujours. Tant qu'Arthur fut près de moi, je gardai ma raison, j'interprétai les lettres d'Edmée dans le sens le plus loyal; mais, quand j'eus la douleur de me séparer de lui, mes souffrances se réveillèrent, et le séjour de l'Amérique me pesa de plus en plus.

Cette séparation eut lieu lorsque je quittai l'armée américaine pour faire la guerre sous les ordres du général français. Arthur était Américain, et il n'attendait, d'ailleurs, que l'issue de la guerre pour se retirer du service et se fixer à Boston, auprès du docteur Cooper, qui l'aimait comme son fils, et qui se chargea de l'attacher à la bibliothèque de la société de Philadelphie, en qualité de bibliothécaire principal. C'était tout ce qu'Arthur avait désiré comme récompense de ses travaux.

Les événements qui remplirent ces dernières années appartiennent à l'histoire. Je vis, avec une joie toute personnelle, la paix proclamer l'existence des États-Unis. Le chagrin s'était emparé de moi, ma passion n'avait fait que grandir et ne laissait point de place aux enivrements de la gloire militaire. J'allai, avant mon départ, embrasser Arthur, et je m'embarquai avec le brave Marcasse, partagé entre la douleur de quitter mon seul ami et la joie de revoir mes seules amours. L'escadre dont je faisais partie éprouva de grandes vicissitudes dans la traversée, et plusieurs fois je renonçai à l'espérance de mettre jamais un genou en terre devant Edmée, sous les grands chênes de Sainte-Sévère. Enfin, après une dernière tempête essuyée sur les côtes de France, je mis le pied sur les grèves de la Bretagne, et je tombai dans les bras de mon pauvre sergent, qui avait supporté, sinon avec plus de force physique, du moins avec plus de tranquillité morale, les maux communs, et nos larmes se confondirent.


[XVI]

Nous partîmes de Brest sans nous faire précéder d'aucune lettre.

Lorsque nous approchâmes de la Varenne, nous mîmes pied à terre, et, envoyant la chaise de poste par le plus long chemin, nous prîmes à travers bois. Quand je vis les arbres du parc élever leurs têtes vénérables au-dessus des bois taillis comme une grave phalange de druides au milieu d'une multitude prosternée, mon cœur battit si fort, que je fus forcé de m'arrêter.

—Eh bien! me dit Marcasse en se retournant d'un air presque sévère, et comme s'il m'eût reproché ma faiblesse.

Mais, un instant après, je vis sa physionomie également compromise par une émotion inattendue. Un petit glapissement plaintif et le frôlement d'une queue de renard dans ses jambes l'ayant fait tressaillir, il jeta un grand cri en reconnaissant Blaireau. Le pauvre animal avait senti son maître de loin, il était accouru avec l'agilité de sa première jeunesse pour se rouler à nos pieds. Nous crûmes un instant qu'il allait y mourir, car il resta immobile et comme crispé sous la main caressante de Marcasse; puis tout à coup, se relevant comme frappé d'une idée digne d'un homme, il repartit avec la rapidité de l'éclair et se dirigea vers la cabane de Patience.