Il y avait donc autant d'enthousiasme révolutionnaire que d'amour pour les aventures dans la subite résolution de Marcasse. Depuis longtemps, le loir et la fouine lui paraissaient des ennemis trop faibles, et l'aire aux grains un champ trop resserré pour sa valeur inquiète. Il lisait chaque jour les journaux de la veille dans l'office des bonnes maisons qu'il parcourait, et cette guerre d'Amérique, qu'on signalait comme le réveil de la justice et de la liberté dans l'univers, lui avait semblé devoir amener une révolution en France. Il est vrai qu'il prenait au pied de la lettre cette influence des idées qui devaient traverser les mers et venir s'emparer des esprits sur notre continent. Il voyait en rêve une armée d'Américains victorieux descendant de nombreux vaisseaux et apportant l'olivier de paix et la corne d'abondance à la nation française. Il se voyait dans ce même rêve commandant une légion héroïque et reparaissant dans la Varenne, guerrier, législateur, émule de Washington, supprimant les abus, renversant les grandes fortunes, dotant chaque prolétaire d'une portion convenable, et, au milieu de ces vastes et rigoureuses mesures, protégeant les bons et loyaux nobles et leur conservant une existence honorable. Il est inutile de dire que les nécessités douloureuses des grandes crises politiques n'entraient point dans l'esprit de Marcasse, et que pas une goutte de sang répandu ne venait souiller le romanesque tableau que Patience déroulait devant ses yeux.

Il y avait loin de ces espérances gigantesques au métier de valet de chambre de M. de La Marche; mais Marcasse n'avait pas d'autre chemin pour arriver à son but. Les cadres du corps d'armée destiné pour l'Amérique étaient remplis depuis longtemps, et ce n'était qu'en qualité de passager attaché à l'expédition qu'il pouvait prendre place sur un bâtiment marchand à la suite de l'escadre. Il avait questionné l'abbé sur tout cela sans lui dire son projet. Son départ fut un coup de théâtre pour tous les habitants de la Varenne.

À peine eut-il mis le pied sur le rivage de l'Union, qu'il sentit un besoin irrésistible de prendre son grand chapeau et sa grande épée, et d'aller tout seul devant lui à travers bois, comme il avait coutume de faire dans son pays; mais sa conscience lui défendait de quitter son maître après avoir contracté l'engagement de le servir. Il avait compté sur la fortune, et la fortune le seconda. La guerre étant beaucoup plus meurtrière et plus active qu'on ne s'y attendait, M. de La Marche craignit à tort d'être embarrassé par la santé débile de son maigre écuyer. Pressentant, d'ailleurs, son désir de liberté, il lui offrit une somme d'argent et des lettres de recommandation pour qu'il pût se joindre comme volontaire aux troupes américaines. Marcasse, sachant la fortune de son maître, refusa l'argent, n'accepta que les recommandations, et partit léger comme la plus agile des belettes qu'il eût jamais occises.

Son intention était de se rendre à Philadelphie; mais un hasard inutile à raconter lui ayant fait savoir que j'étais dans le Sud, comptant avec raison trouver en moi un conseil et un appui, il était venu me rejoindre, seul, à pied, à travers des contrées inconnues, presque désertes et souvent pleines de périls de toute espèce. Son habit seul avait souffert; sa figure jaune n'avait pas changé de nuance, et il n'était pas plus étonné de sa nouvelle destinée que s'il eût parcouru la distance de Sainte-Sévère à la tour Gazeau.

La seule chose insolite que je remarquai en lui fut qu'il se retournait de temps en temps et regardait en arrière, comme s'il eût été tenté d'appeler quelqu'un; puis aussitôt il souriait et soupirait presque au même instant. Je ne pus résister au désir de lui demander la cause de son inquiétude.

—Hélas! répondit-il, habitude ne peut se perdre; un pauvre chien! un bon chien! Toujours dire: «Ici, Blaireau! Blaireau, ici!»

—J'entends, lui dis-je; Blaireau est mort, et vous ne pouvez vous habituer à l'idée que vous ne le verrez plus sur vos traces.

—Mort? s'écria-t-il avec un geste d'épouvante. Non, Dieu merci! Ami Patience, grand ami! Blaireau heureux, mais triste comme son maître, son maître seul!

—Si Blaireau est chez Patience, dit Arthur, il est heureux en effet, car Patience ne manque de rien; Patience le chérira pour l'amour de vous, et certainement vous reverrez votre digne ami et votre chien fidèle.

Marcasse leva les yeux sur la personne qui semblait si bien connaître sa vie; mais, s'étant assuré qu'il ne l'avait jamais vue, il prit le parti qu'il avait coutume de prendre quand il ne comprenait pas; il souleva son chapeau et salua respectueusement.