L'hidalgo fut forcé de me laisser seul. J'amorçai mes pistolets et je les plaçai à portée de ma main sur la table; mais ces précautions furent en pure perte: rien ne troubla le silence de la chambre, et les lourds rideaux de soie rouge, aux coins armoriés d'argent noirci, ne furent pas agités par le plus léger souffle. Marcasse revint, et, joyeux de me trouver aussi gai qu'il m'avait laissé, prépara notre souper avec autant de soins que si nous fussions venus à la Roche-Mauprat avec la seule intention de faire un bon repas. Il plaisanta sur le chapon qui chantait encore à la broche, et sur le vin qui faisait reflet d'une brosse dans le gosier. Mais le métayer vint augmenter sa bonne humeur en nous apportant quelques bouteilles d'excellent madère que le chevalier lui avait confiées autrefois, et dont il aimait à boire un verre ou deux lorsqu'il mettait le pied à l'étrier. Pour récompense, nous invitâmes le digne homme à souper avec nous, pour causer d'affaires le moins ennuyeusement possible.
—À la bonne heure, nous dit-il, ce sera donc comme autrefois, les manants mangeaient à la table des seigneurs de la Roche-Mauprat; vous faites de même, monsieur Bernard, et c'est bien.
—Oui, monsieur, lui répondis-je très froidement; mais je le fais avec ceux qui me doivent de l'argent, et non avec ceux à qui j'en dois.
Cette réponse et le mot de monsieur l'intimidèrent tellement, qu'il fit beaucoup de façons pour se mettre à table; mais j'insistai, voulant sur-le-champ lui donner la mesure de mon caractère. Je le traitai comme un homme que j'élevais à moi, non comme un homme vers qui je voulais descendre. Je le forçai d'être chaste dans ses plaisanteries, et je lui permis d'être expansif et facétieux dans les limites d'une honnête gaieté. C'était un homme jovial et franc. Je l'examinais avec attention pour voir s'il n'aurait pas quelque accointance avec le fantôme qui laissait traîner son manteau sur les lits; mais cela n'était aucunement probable, et il avait au fond tant d'aversion pour les coupe-jarrets, que, sans son respect pour ma parenté, il les eut de bon cœur habillés, en ma présence, comme ils méritaient de l'être. Mais je ne pus souffrir aucune liberté de sa part sur ce sujet, et je l'engageai à me rendre compte de mes affaires, ce qu'il fit avec intelligence, exactitude et loyauté.
Quand il se retira, je m'aperçus que le madère lui avait fait beaucoup d'effet, car ses jambes étaient avinées et s'accrochaient à tous les meubles; néanmoins il avait eu assez d'empire sur son cerveau pour raisonner juste. J'ai toujours remarqué que le vin agissait beaucoup plus sur les muscles des paysans que sur leurs nerfs; qu'ils divaguaient difficilement, et qu'au contraire les excitants produisaient en eux une béatitude que nous ne connaissons pas, et qui fait de leur ivresse un plaisir tout différent du nôtre et très supérieur à notre exaltation fébrile.
Quand nous nous trouvâmes seuls, Marcasse et moi, quoique nous ne fussions pas gris, nous nous aperçûmes que le vin nous avait donné une gaieté, une insouciance que nous n'aurions pas eues à la Roche-Mauprat, même sans l'aventure du fantôme. Habitués à une franchise mutuelle, nous en fîmes la réflexion, et nous convînmes que nous étions beaucoup mieux disposés qu'avant souper à recevoir tous les loups-garous de la Varenne.
Ce mot de loup-garou me rappela l'aventure qui m'avait mis en relation très peu sympathique avec Patience, à l'âge de treize ans. Marcasse la connaissait; mais il ne connaissait guère le caractère que j'avais à cette époque, et je m'amusai à lui raconter ma course effarée à travers champs, après avoir été fustigé par le sorcier.
—Cela me fait penser, lui dis-je en terminant, que j'ai l'imagination facile à exalter et que je ne suis pas inaccessible à la peur des choses surnaturelles. Ainsi le fantôme de tantôt...
—N'importe, n'importe, dit Marcasse en examinant l'amorce de mes pistolets et en les posant sur ma table de nuit; n'oubliez pas que tous les coupe-jarrets ne sont pas morts; que si Jean est de ce monde, il fera du mal jusqu'à ce qu'il soit enterré, enfermé à triple tour chez le diable.
Le vin déliait la langue de l'hidalgo, qui ne manquait pas d'esprit lorsqu'il se permettait ces rares infractions à sa sobriété habituelle. Il ne voulut pas me quitter et fit son lit à côté du mien. Mes nerfs étaient excités par les émotions de la journée; je me laissai donc aller à parler d'Edmée, non de manière à mériter de sa part l'ombre d'un reproche si elle eût entendu mes paroles, et cependant plus que je n'aurais dû me le permettre avec un homme qui n'était encore que mon subalterne et non mon ami, comme il le devint plus tard. Je ne sais pas positivement ce que je lui dis de mes chagrins, de mes espérances et de mes inquiétudes; toutefois ces confidences eurent un effet terrible, ainsi que vous le verrez bientôt.