Que se passa-t-il quant à moi? Je l'ignore. Quand je repris ma raison, je m'aperçus que j'étais dans un autre endroit de la forêt auprès d'une petite chute d'eau, dont j'écoutais machinalement le murmure avec une sorte de bien-être. Blaireau dormait à mes pieds, et son maître, debout contre un arbre, me regardait attentivement. Le soleil couchant glissait des lames d'or rougeâtre parmi les tiges élancées des jeunes frênes; les fleurs sauvages semblaient me sourire; les oiseaux chantaient mélodieusement. C'était un des plus beaux jours de l'année.
—Quelle magnifique soirée! dis-je à Marcasse. Ce lieu est aussi beau qu'une forêt de l'Amérique. Eh bien, mon vieil ami, que fais-tu là? Tu aurais dû m'éveiller plus tôt; j'ai fait des rêves affreux.
Marcasse vint s'agenouiller auprès de moi; deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues sèches et bilieuses. Il y avait sur son visage, si impassible d'ordinaire, une expression ineffable de pitié, de chagrin et d'affection.
—Pauvre maître! disait-il: égarement, maladie de tête, voilà tout. Grand malheur! mais fidélité ne guérit pas. Éternellement avec vous, quand il faudrait mourir avec vous.
Ses larmes et ses paroles me remplirent de tristesse; mais c'était le résultat d'un instinct sympathique aidé encore de l'affaiblissement de mes organes, car je ne me rappelais rien. Je me jetai dans ses bras en pleurant comme lui, et il me tint serré contre sa poitrine avec une effusion vraiment paternelle. Je pressentais bien que quelque affreux malheur pesait sur moi; mais je craignais de savoir en quoi il consistait, et pour rien au monde je n'eusse voulu l'interroger.
Il me prit par le bras et m'emmena à travers la forêt. Je me laissai conduire comme un enfant, et puis je fus pris d'un nouvel accablement, et il fut forcé de me laisser encore assis pendant une demi-heure. Enfin il me releva et réussit à m'emmener à la Roche-Mauprat, où nous arrivâmes fort tard. Je ne sais ce que j'éprouvai dans la nuit. Marcasse m'a dit que j'avais été en proie à un délire affreux. Il prit sur lui d'envoyer chercher au village le plus voisin un barbier qui me saigna dès le matin, et quelques instants après je repris ma raison.
Mais quel affreux service il me sembla qu'on m'avait rendu! Morte! morte! morte! c'était le seul mot que je pusse articuler. Je ne faisais que gémir et m'agiter sur mon lit. Je voulais sortir et courir à Sainte-Sévère. Mon pauvre sergent se jetait à mes pieds et se mettait en travers de la porte de ma chambre pour m'en empêcher. Il me disait alors, pour me retenir, des choses que je ne comprenais nullement, et je cédais à l'ascendant de sa tendresse et à mon propre épuisement sans pouvoir m'expliquer sa conduite. Dans une de ces luttes, ma saignée se rouvrit, et je me remis au lit sans que Marcasse s'en aperçut. Je tombai peu à peu dans un évanouissement profond, et j'étais presque mort, lorsque, voyant mes lèvres bleues et mes joues violacées, il s'avisa de soulever mon drap et me trouva nageant dans une mare de sang.
C'était, au reste, ce qui pouvait m'arriver de plus heureux. Je demeurai plusieurs jours plongé dans un anéantissement ou la veille différait peu du sommeil, et grâce auquel, ne comprenant rien, je ne souffrais pas.
Un matin, ayant réussi à me faire prendre quelques aliments et voyant qu'avec la force, la tristesse et l'inquiétude me revenaient, il m'annonça avec une joie naïve et tendre qu'Edmée n'était pas morte et qu'on ne désespérait pas de la sauver. Ce fut pour moi un coup de foudre, car j'en étais encore à croire que cette affreuse aventure était l'ouvrage de mon délire. Je me mis à crier et à me tordre les bras d'une manière effrayante. Marcasse, à genoux près de mon lit, me suppliait de me calmer, et vingt fois il me répéta ces paroles, qui me faisaient toujours l'effet des mots dépourvus de sens qu'on entend dans les rêves:
—Vous ne l'avez pas fait exprès; je le sais bien, moi. Non, vous ne l'avez pas fait exprès. C'est un malheur, un fusil qui part dans la main, par hasard.