—Allons, que veux-tu dire? m'écriai-je impatienté; quel fusil? quel hasard? pourquoi moi?

—Ne savez-vous donc pas comment elle a été frappée, maître?

Je passai mes mains sur ma tête comme pour y ramener l'énergie et la vie, et, ne pouvant m'expliquer l'événement mystérieux qui en brisait tous les ressorts, je me crus fou et je restai muet, consterné, craignant de laisser échapper une parole qui pût faire constater la perte de mes facultés.

Enfin peu à peu je ressaisis mes souvenirs; je demandai du vin pour me fortifier, et à peine en eus-je bu quelques gouttes, que toutes les scènes de la fatale journée se déroulèrent comme par magie devant moi. Je me souvins même des paroles que j'avais entendu prononcer à Patience aussitôt après l'événement. Elles étaient comme gravées dans cette partie de la mémoire qui garde le son des mots, alors même que sommeille celle qui sert à en pénétrer le sens. Un instant encore je fus incertain; je me demandai si mon fusil était parti entre mes mains au moment où je quittais Edmée. Je me rappelai clairement que je l'avais déchargé une heure auparavant sur une huppe dont Edmée avait envie de voir de près le plumage; et puis, lorsque le coup qui l'avait frappée s'était fait entendre, mon fusil était dans mes mains, et je ne l'avais jeté par terre que quelques instants après: ce ne pouvait donc être cette arme qui fût partie en tombant. D'ailleurs, j'étais beaucoup trop loin d'Edmée dans ce moment pour que, même en supposant une fatalité incroyable, le coup l'atteignît. Enfin je n'avais pas eu de la journée une seule balle sur moi, et il était impossible que mon fusil se trouvât chargé à mon insu, puisque je ne l'avais pas ôté de la bandoulière depuis que j'avais tué la huppe.

Bien sûr donc que je n'étais pas la cause de l'accident funeste, il me restait à trouver une explication à cette catastrophe foudroyante. Elle m'embarrassa moins que personne; je pensai qu'un tirailleur maladroit avait pris, à travers les branches, le cheval d'Edmée pour une bête fauve, et je ne songeai pas à accuser qui que ce fût d'assassinat volontaire; seulement j'ai compris que j'étais accusé moi-même. J'arrachai la vérité à Marcasse. Il m'apprit que le chevalier et toutes les personnes qui faisaient partie de la chasse avaient attribué ce malheur à un accident fortuit, à une arme qui s'était, à mon grand désespoir, déchargée lorsque mon cheval m'avait renversé; car on pensait que j'avais été jeté par terre. Telle était à peu près l'opinion que chacun émettait. Dans les rares paroles qu'Edmée pouvait prononcer, elle répondait affirmativement à ces commentaires. Une seule personne m'accusait, c'était Patience; mais il m'accusait en secret et sous le sceau du serment auprès de ses deux amis, Marcasse et l'abbé Aubert.

—Je n'ai pas besoin, ajouta Marcasse, de vous dire que l'abbé garde un silence absolu et se refuse à vous croire coupable. Quant à moi, je puis vous jurer que jamais...

—Tais-toi, tais-toi! lui dis-je; ne me dis pas même cela, ce serait supposer que quelqu'un sur la terre peut le croire. Mais Edmée a dit quelque chose d'inouï à Patience au moment où elle a expiré; car elle est morte, tu veux en vain m'abuser; elle est morte, je ne la verrai plus!

—Elle n'est pas morte! s'écria Marcasse.

Et il me fit des serments qui me convainquirent, car je savais qu'il eût fait de vains efforts pour mentir; tout son être se fût mis en révolte contre ses charitables intentions. Quant aux paroles d'Edmée, il se refusa franchement à me les rapporter, et je compris par là qu'elles étaient accablantes. Alors je m'arrachai de mon lit, je repoussai inexorablement Marcasse qui voulait me retenir. Je fis jeter une couverture sur le cheval du métayer et je partis au grand galop. J'avais l'air d'un spectre quand j'arrivai au château. Je me traînai jusqu'au salon sans rencontrer personne que Saint-Jean, qui fit un cri de terreur en m'apercevant et qui disparut sans répondre à mes questions.

Le salon était vide. Le métier d'Edmée, enseveli sous la toile verte que sa main ne devait peut-être plus soulever, me fit l'effet d'une bière sous un linceul. Le grand fauteuil de mon oncle n'était plus dans le coin de la cheminée; mon portrait, que j'avais fait faire à Philadelphie et que j'avais envoyé pendant la guerre d'Amérique, avait été enlevé de la muraille. C'étaient des indices de mort et de malédiction.